regard n°42 |
Ioan Stanomir
« En Roumanie, la population n’a pas d’influence sur les élus » A 36 ans, Ioan Stanomir a dirigé en début d’année une commission présidentielle mise en place dans le but d’améliorer la Constitution roumaine. Professeur à la faculté des sciences politiques de Bucarest, il est l’auteur d’ouvrages de référence dans le domaine du droit constitutionnel et sur les théories politiques. Intellectuel respecté, Ioan Stanomir livre ici son analyse de la période électorale actuelle, du système politique et des électeurs. Discours sans langue de bois d’un des plus brillants politologues roumains.
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Regard : Les thèmes de la campagne présidentielle sont-ils vraiment différents de ceux de 2004 ? Ioan Stanomir : Avec l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, on pourrait penser que les thèmes de campagne sont différents de ceux traités en 2004. Mais ce n’est malheureusement pas vraiment le cas. D’une part, ceux qui votent sont plus ou moins toujours les mêmes. D’autre part, le niveau des mass médias, et notamment de la télévision, a empiré. Des quotidiens de référence ont opté pour une ligne éditoriale proche des tabloïds. C’est une évolution paradoxale, malgré le nouveau statut international du pays, la vie politique et publique en Roumanie s’est vulgarisée, elle est devenue très triviale. Ce qui peut s’observer également au niveau européen, il existe une certaine dérive populiste, il n’y a qu’à voir ce qui se passe en Italie. Pour revenir à votre question, je pense que les principaux thèmes de cette campagne présidentielle devraient être propres à ceux d’une démocratie occidentale : les taxes, le bien-être social, le programme économique pour le futur du pays, etc. Regard : La Roumanie souffre de blocages au sein de ses institutions. Selon vous, quel serait le meilleur régime politique pour le pays ? I.S. : La Commission que j’ai présidée en début d’année a proposé plusieurs variantes : un régime parlementaire de type allemand ou britannique, un régime semi-présidentiel de type français ou un régime de type américain avec un exécutif unitaire. Comme vous l’aurez observé, ce débat autour de la réforme de la Constitution s’est enlisé, à cause notamment des batailles politiques au sein de la coalition au pouvoir. Maintenant, si vous me demandez mon avis personnel, en marge du rapport que nous avons rendu, je vous dirai que selon moi la meilleure solution pour le pays serait d’avoir un régime avec un exécutif unitaire de type américain, avec un président et sans premier ministre. Un président qui ne peut pas dissoudre le Parlement, et qui ne pourra être mis en accusation par ce même Parlement que sous certaines conditions très strictes. Ce type de régime a deux avantages. Ce serait d’abord une rupture avec notre passé post-décembriste, qui fut médiocre jusqu’à aujourd’hui, et puis cela génèrerait un changement en termes de responsabilité pour le président qui doit répondre de ses actes face à ses électeurs, sans détour. Nous nous rapprocherions du système français. Mais il n’y aurait cependant pas de premier ministre et le président ne pourrait pas dissoudre le Parlement. Ceci dit, c’est une solution pour l’instant impopulaire en Roumanie car cela implique de nombreux changements, notamment un processus de décentralisation. Sans cela, nous pourrions nous retrouver avec un régime de type latino-américain, où l’exécutif est trop fort. De toute façon, les régimes présidentiels ont en général mauvaise presse. Pourtant nous devrions changer la Constitution. Au cours de notre histoire nous avons tout essayé, sauf un régime présidentiel de type américain. Regard : Diriez-vous que vous optez pour cette solution en partie parce que les citoyens roumains manquent de maturité politique ? I.S.: Cette solution a effectivement l’avantage d’accroître l’éducation civique des citoyens. Aux Etats-Unis, les progrès en termes de droits civiques ont été immenses, incomparables. Evidemment, il n’y a aucune garantie qu’un régime de type américain fonctionne en Roumanie. Cependant, le contrôle réciproque entre les pouvoirs et les limites imposées aux agents de l’Etat, qui font partie des caractéristiques principales du système américain, seraient sans doute les bienvenus. Et il y a d’autres jeunes démocraties, comme la Corée du sud ou Taiwan par exemple, qui ont montré qu’un système politique pouvait être changé et résoudre notamment le problème de la corruption. Et redonner ainsi espoir aux citoyens. Regard : Le taux d’abstention risque d’être élevé lors de cette élection ? I.S. : Oui, sans doute, beaucoup plus élevé en tout cas que lors de la précédente élection. Et ce n’est pas étonnant. Vu le degré de vulgarisation de la vie politique, comment expliquer aux citoyens que voter est important ? Certes cette situation n’est pas propre à la Roumanie mais touche la plupart des pays occidentaux. L’une des raisons est la baisse du niveau des médias. Néanmoins, il existe à l’Ouest une tradition républicaine qui enseigne que celui qui vote se transforme en citoyen. C’est pourquoi la légitimité du président élu n’est jamais remise en question, à l’inverse d’ici. Et c’est pour cela que je pense qu’un régime unitaire autour du président serait la meilleure option pour nous. Regard : Percevez-vous cependant un réveil de la société civile, notamment une prise de conscience chez les jeunes que les choses doivent et peuvent changer ? I.S.. : Non, pas vraiment. La plupart des jeunes préfèrent passer un dimanche électoral au Mall plutôt que de faire la queue pour voter. Ceux qui votent sont un peu toujours les mêmes : les personnes d’un certain âge, vivant à la campagne, où il n’y a pas de Mall. Et où les politiciens s’occupent très bien d’eux en leur donnant à boire et à manger. On peut appeler ça des pots-de-vin électoraux. Il est difficile d’imaginer qu’un citoyen américain ou français accepte de voter pour tel ou tel candidat en échange d’un poulet. Le principal défi est de faire voter la partie éduquée de la population. Regard : N’y a-t-il donc pas de signes qui vous permettraient d’être un peu plus optimiste ? I.S. : La société civile roumaine est atomisée, et si vous regardez la télévision vous avez l’impression que chaque parti a sa propre société civile. Il n’existe pas de discours qui aille au-delà des intérêts claniques. Et ce sont les candidats les plus populistes qui en profitent. Résultat, l’un de nos députés européens s’appelle aujourd’hui Gigi Becali. Je serais curieux de savoir ce qu’ont pensé les autres eurodéputés après son discours devant le Parlement européen. Il s’agit là d’un décalage historique. C’est placer un homme du 19ème siècle au milieu d’une assemblée d’hommes du 21ème siècle. Plus sérieusement, s’il y avait eu davantage de moyens mis à disposition de l’éducation, nous n’en serions sans doute pas arrivés là. Regard : Mais d'où vient un tel je-m'en-foutisme? I.S. : Il vient du fait que la relation entre la société civile et l’Etat n’est pas normale. L’Etat a ici d’autres missions que celles propres à une démocratie occidentale. La population ne semble avoir aucune influence sur les élus locaux ou nationaux. De plus, le Parlement détermine son propre agenda, un agenda qui ne prend pas en compte les besoins de la société. Idem pour les instances judiciaires, qui se permettent de faire grève pour demander une augmentation de salaire. A l’inverse, en France par exemple, le citoyen a le sentiment qu’il peut changer les choses. Alors à qui la faute ? Selon moi, à notre système. Je ne crois pas que les Roumains soient plus passifs, plus végétatifs que d’autres peuples. N’importe quelle population peut arriver à un système de représentation décent à partir du moment où on lui en donne les moyens. Il n’y a qu’à voir, encore une fois, ce qui s’est passé en Corée du sud ou à Taiwan. En un temps très court ces deux pays sont arrivés à générer une activité civique bien plus importante que dans beaucoup de pays européens. Il s’agit avant tout d’avoir une Constitution qui fonctionne et un Etat qui respecte les citoyens et leur dignité. Regard : Le clivage gauche-droite est plus que flou en Roumanie, comment l’expliquez-vous ? I.S. : La plupart des partis politiques sont, à la base, soutenus par des hommes d’affaires et naviguent selon leurs propres intérêts. Quant à leurs membres, ils changent de navire suivant ce qui les arrange. Comment voulez-vous parler de politique au sens noble du terme dans ces conditions ? Jusqu’en 2000, on pouvait toutefois discerner un certain clivage gauche-droite. Après, un changement radical s’est effectué. On n’est pas de gauche ou de droite, on est pour ou contre le président. Regard : Le président Traian Basescu est-il de gauche ou de droite ? I.S. : C’est clair, le président vient du Parti démocrate, ultérieurement dénommé Parti démocrate-libéral, qui est membre du Parti populaire européen. On peut donc affirmer que Traian Basescu est de centre-droit. Regard : Pourtant il a fait partie un temps de l’Internationale socialiste au sein de l’ancien Parti démocratique... I.S. : Combien d’hommes politiques en Roumanie ont changé de parti au cours de ces vingt dernières années ? La période de transition, propre à un pays ex-communiste, a naturellement généré ce type de paradoxe. Les hommes politiques roumains se disent avant tout libéraux, par antagonisme à la période précédente. Regard : L’alliance entre le Parti démocrate-libéral et le Parti social démocrate a été une erreur ? I.S. : Cela dépend à qui vous posez la question. Ceux qui ont un poste de ministre vous diront que ce fut une bonne chose. Selon moi, cette alliance n’a pas généré de bonne gouvernance ni de stabilité pour le pays. Regard : Pensez-vous que Sorin Oprescu a des chances de l’emporter ? I.S. : Il faudrait d’abord qu’il résolve le problème de l’autoroute suspendue qu’il a promise à ses électeurs, et qu’il explique ce qu’il a fait concrètement pour Bucarest depuis qu’il est devenu maire. De toute façon, je crois qu’il est nécessaire d’être soutenu par un parti pour être élu. Si Sorin Oprescu arrivait à devenir le chef de file du Parti social démocrate il deviendrait un candidat redoutable. Mais je me demande s’il a une véritable envergure nationale quand on voit dans quel état se trouve le centre historique de Bucarest. C’est inqualifiable et cela porte un fort préjudice à l’image de la ville.
Propos recueillis par Laurent Couderc et Nicolas Don Photos : DR
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