regard n°45 |
Roxana Theodorescu
« Nous sommes devenus un musée européen » Roxana Theodorescu est la directrice du Musée national d’art de Roumanie (Mnar), superbe palais construit en 1812 situé sur l’avenue Victoriei de Bucarest, en face de la place de la révolution. Son engagement pour que le musée devienne enfin un grand lieu d’exposition européen a enfin payé. Regard a eu le privilège de rencontrer cette grande dame de la culture roumaine. Entretien sur le musée, sa vie, ses combats et ses espérances.
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Regard : Une première question un peu naïve… Que fait tous les jours la directrice d’un musée ? Roxana Theodorescu: Cela fait 16 ans que je travaille pour ce musée. Et ce qui me prend le plus de temps, ce n’est pas l’art, mais les chantiers. J’ai dû apprendre la science de la construction… À mon arrivée, en 1994, le musée était fermé. Jusqu’en 1989, c’était la résidence du Conseil d’État, seule la partie qui se situe en face de l’hôtel Hilton fonctionnait en tant que musée. Au moment de la révolution, le bâtiment a été incendié, bombardé. Puis, en février 1990, le Premier ministre de l’époque Petre Roman a rendu l’ensemble de l’édifice au musée, mais ce n’était plus qu’une ruine. Et à cause de rentrées financières très inégales, la reconstruction a pris des années. Au final, le musée a dû être fermé pendant 11 ans. La première galerie d’art européen s’est ouverte en 2000. Puis en 2001 nous avons ouvert la galerie d’art moderne roumain, et en 2002 celle d’art médiéval. Mon travail de « constructeur » a cependant continué avec le musée des collections d’art, un peu plus haut sur l’avenue Victoriei, au numéro 111, un palais du 19ème siècle, qui a dû être fermé en 1986 car il avait beaucoup souffert du tremblement de terre. Regard : Quels dégâts exactement ? R. T. : Le plafond de l’un des trois corps du bâtiment s’était écroulé. En 2003, avec le soutien du ministère de la Culture, nous avons toutefois pu ouvrir l’une des ailes avec une partie des collections d’art. Et en 2007, grâce cette fois-là à un emprunt octroyé par la Banque de développement du Conseil de l’Europe pour les monuments historiques et les institutions culturelles, nous avons continué les travaux, notamment ceux du musée des collections d’art qui pourrait être ouvert à la fin de l’année. Mais nous avons encore besoin de fonds. Récemment j’ai eu l’immense plaisir de recevoir en donation des œuvres et objets personnels du peintre Corneliu Baba, une donation de la part de sa femme. Heureusement que je ne m’occupe pas que des chantiers… Regard : Nous allons bientôt parler d’autre chose que de construction, mais concernant le musée national d’art où nous nous trouvons, vous êtes toujours en travaux… R. T. : Oui, depuis l’automne dernier nous rénovons le troisième étage pour y ouvrir une galerie d’art oriental et une autre d’arts décoratifs, ce qui n’a jamais existé auparavant. Car le troisième étage du corps central du musée est resté fermé, toujours à cause des dommages provoqués par le tremblement de terre de 1986. Et nous espérons que tout sera fini fin 2011 pour ouvrir en 2012. Financièrement les choses vont un peu mieux, grâce notamment à l’aide de l’épouse de l’ancien ambassadeur des États-Unis, Nicholas Taubman, qui a créé un collectif pour rassembler des fonds. Au final, nous avons obtenu 1,6 million d’euros, et nous en aurons bien besoin pour les nouvelles galeries, notamment celle d’art oriental. Regard : Comment êtes-vous devenu directrice de ce musée ? R. T. : Ce n’est pas quelque chose que j’ai l’habitude de raconter. Mais bon, si vous me posez la question… De 1980 à 1991, j’ai travaillé à l’union des artistes plastiques, j’organisais les expositions, ici et à l’étranger. Puis chaque artiste est devenu libre de voler de ses propres ailes, l’union n’avait plus de raison d’être. Je suis alors allée travailler pour la fondation culturelle roumaine, l’actuel ICR (Institut culturel roumain, ndlr), mais nous avions des difficultés, notamment financières, pour monter des expositions. Jusqu’à ce que Marin Sorescu, poète et l’un de mes amis, devienne ministre de la Culture. Le directeur du musée national d’art, toujours fermé au public, était alors un peintre qui ne parlait pas les langues étrangères. Cela devenait pourtant essentiel car d’autres musées en Europe commençaient à vouloir collaborer avec nous. Et un soir, Marin m’invita chez lui pour me proposer d’être la directrice adjointe du musée, me disant qu’il n’y aurait pas grand-chose à faire si ce n’est… parler des langues étrangères. Et j’ai accepté. Voilà pour la petite histoire. Regard : Comment jugez-vous la façon dont l’art est exposé à Bucarest ? R. T. : Musées mis à part, après 1989, il n’y a pas eu de galeristes professionnels pour structurer le marché de l’art. C’est pourquoi aujourd’hui on trouve de tout et n’importe quoi. Une galerie n’est pas un magasin, il ne faut pas espérer faire de l’argent du jour au lendemain. Il s’agit notamment de choisir quelques artistes et de les promouvoir en étant bien conscient des prix du marché. Il y a tellement de tableaux à Bucarest qui sont surévalués. Par ailleurs, il est bien dommage que tant de jeunes artistes n’ont pas l’occasion d’exposer ou de se faire connaître. Regard : Une exposition récente qui vous a particulièrement touché ? R.T. : J’en discutais précisément avec l’une de mes collègues qui s’occupe d’un musée en Grèce. Nous sommes à chaque fois très marquées par l’ouverture d’une exposition et par son vernissage, où nous nous réjouissons du résultat après avoir travaillé jusqu’au dernier moment. Et puis, après quelques jours, il faut penser au prochain événement. Mais si je devais choisir une exposition récente, ce serait celle sur la Bretagne vue par des peintres roumains. Personnellement j’ai d’abord beaucoup aimé mon voyage dans cette région de France l’an passé, j’ai pu notamment voir les endroits d’où ces peintres avaient travaillé. Et puis nous avons été très bien reçus. Je me rappelle aussi comment l’exposition a eu un grand succès à Quimper. Une autre exposition importante pour nous a été celle organisée en collaboration avec la Bulgarie et la Grèce, sur l’avant-gardisme entre 1910 et 1940. C’est la première fois que nous participions à un projet européen, tripartite, et où Bruxelles a financé 60% de l’exposition. C’est aujourd’hui sans doute la meilleure façon d’organiser des expositions sur le patrimoine qui sont devenus très chères. Surtout parce qu’il faut désormais assurer les œuvres contre tout un tas de choses, comme les actes terroristes, par exemple. En s’associant avec d’autres pays, cela devient moins onéreux et l’on peut espérer des fonds de l’Union européenne. Même si les procédures sont longues. Dans les circonstances actuelles de crise, nous n’allons certainement pas pouvoir répéter l’expérience avant 2012, 2013. Regard : Le dossier de ce numéro porte sur le pouvoir, sur l’influence de l’Église orthodoxe. Quelle est votre opinion sur le sujet, notamment concernant l’attitude de l’Église vis-à-vis du patrimoine national ? R. T. : Je trouve très dangereux que l’Église veuille récupérer un patrimoine religieux qui se trouve aujourd’hui dans les musées, dans celui-ci entre autres. Cela pourrait avoir des conséquences désastreuses. Et j’espère que le ministère de la Culture fera très attention à ce que cela ne se passe pas. La plupart des objets religieux que nous exposons proviennent du musée d’art religieux qui a été érigé après la loi sur la sécularisation (loi établie en 1863 par le prince Alexandru Ioan Cuza pour que les propriétés et avoirs de l’Église passent sous le contrôle de l’État, ndlr). Et c’est précisément parce que des musées comme le nôtre ont su préserver ce patrimoine qu’il peut être encore aujourd’hui apprécié par le public. Sinon, que se serait-il passé ? Je suis allée voir une exposition superbe dernièrement au musée du Louvre intitulée « La Sainte Russie ». Il s’agit d’objets religieux du 10ème jusqu’au 17ème siècle conservés par plusieurs musées russes. Aujourd’hui, l’Église orthodoxe roumaine veut son propre musée. Et je peux vous assurer qu’elle n’aura pas de problèmes pour le remplir. Car où sont passés tous les tableaux, icônes et manuscrits des 44 églises détruites à Bucarest par le régime de Ceausescu ? Où sont-ils ? Selon moi, du patrimoine de 44 églises, vous pouvez effectivement faire un musée. Et aujourd’hui l’Église orthodoxe voudrait en plus récupérer les objets d’art religieux des musées ? Je suis parfaitement consciente du rôle de l’Église dans la société, mais je crois qu’à un autre niveau les musées sont également essentiels. Autre chose, qui ne concerne pas l’Église… Nous avons eu et nous avons encore de nombreux procès. Sur la seule année 2009, nous avons perdu plus de 800 œuvres d’art. Des individus qui nous demandent de rétrocéder telle ou telle œuvre qui aurait appartenu à leur famille et aurait été confisquée par le régime communiste. Très bien, mais quand il y a trois générations des membres de cette même famille ont fait du mécénat, ont donné des objets d’art à l’État, comment exiger aujourd’hui une quelconque rétrocession sous le prétexte que ce sont les communistes qui ont tout confisqué ? D’autant que quand ils allaient chez quelqu’un, les gens du parti (communiste) n’y allaient pas de main morte, ils prenaient ce qu’ils voulaient sans autre formalité. Regard : Y a-t-il quelque chose qui vous tient à cœur après avoir tant fait ? R. T. : Au-delà des expositions et de mon travail quotidien, je souhaite que cette institution puisse poursuivre son chemin. Et c’est loin d’être gagné car très peu de jeunes nous sollicitent pour un travail. Nous avons très peu de moyens et les salaires que l’État propose sont médiocres. Je suis très inquiète pour le futur de la profession des conservateurs de musée en Roumanie. La relève des spécialistes n’est plus assurée. Regard : De quoi êtes-vous la plus fière après 16 ans à la tête de ce musée ? R. T. : Il est difficile de répondre à cette question. Je dirai que ma plus grande satisfaction est que nous sommes un groupe de personnes qui travaillent bien ensemble, solidaires, unis. Et puis nous sommes devenus un musée européen, d’après ce que disent ceux qui viennent nous rendre visite, dans des conditions financières difficiles et sans véritable expertise, au début. Les galeries que vous voyez aujourd’hui ont été créées avec la même somme d’argent qu’un autre musée aurait utilisé pour une exposition temporaire. C’est une fierté que partagent tous ceux qui travaillent ici. Propos recueillis par Laurent Couderc. Photos : DR
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