regard n°43

Victor Rebengiuc

« La notion de liberté a été mal comprise  »

Plus de 200 rôles… Victor Rebengiuc (77 ans) est un monument de la scène roumaine. Membre du théâtre Bulandra depuis 1957, il a aussi joué dans de nombreux films dirigés par Lucian Pintilie ou Dan Pita, entre autres. Le Michel Piccoli roumain est aussi un fin analyste de son pays, qu’il n’a jamais quitté. Pour notre dossier, nous lui avons demandé de raconter son expérience de décembre 1989. Témoignage sincère et sans détour de l’un des plus grands acteurs de Roumanie.

 

Regard : Que faisiez-vous le 21 décembre 1989 ?

Victor Rebengiuc : J’étais au Théâtre national de Cluj, nous avions préparé un spectacle avec quelques pièces courtes de Tchekhov, et le 21 décembre c’était la première. Dans l’après-midi, nous avons entendu des coups de feu. Je savais, grâce à Radio Europa Libera, que des échauffourées avaient eu lieu à Timisoara. Nous sommes sortis et nous avons vu autour de l’hôtel, qui était à côté du conseil départemental du parti communiste, des soldats qui formaient un cordon. Nous nous sommes alors rendus au théâtre mais tout était fermé, je n’ai pas pu rentrer. En retournant à l’hôtel, nous avons vu comment tout s’agitait. Un groupe de jeunes faisait le tour de la ville en scandant « à bas Ceausescu, à bas Ceausescu ! ». C’est sur eux que l’armée avait commencé à tirer. J’ai eu très peur, et j’ai demandé aux militaires ce qui se passait. Ils m’ont répondu qu’il n’y avait rien, que rien ne se passait… Pendant la nuit, j’ai voulu passer un coup de fil mais les lignes de l’hôtel étaient coupées. Le lendemain matin le metteur en scène Mihai Maniutiu nous a amenés chez lui. A la télévision, nous avons appris que le général Milea s’était suicidé. Nous sommes ensuite repartis au théâtre. Dans la rue, depuis un balcon, je me rappelle qu’une voix criait : « La bête s’est enfuie !... » C’était au moment où Ceausescu s’était envolé par hélicoptère. Cluj était dans un état d’euphorie extraordinaire… Le matin du 23 décembre, ma femme et moi sommes arrivés à Bucarest. Depuis la gare, nous longions les murs...

Arrivés à la maison, le soir, mon fils m’a demandé : « Et toi, tu ne fais rien ?... » A la télévision, il y avait plusieurs personnalités qui, avant la révolution, avaient encensé Ceausescu et qui, maintenant, clamaient leur bonheur de voir un nouvel élan de liberté… Moi, je n’avais jamais encensé Ceausescu. Puis il m’est venu une idée : j’ai pris du papier toilette et je suis allé à la télévision, j’ai récité une poésie, plutôt patriotique, et j’ai demandé aux individus qui allaient s’exprimer sur le petit écran de s’essuyer la bouche avec ce papier toilette avant de s’exprimer. Beaucoup de gens ont été choqués par mon geste, radical, j’ai même reçu des lettres de menace. Ma femme avait peur, le téléphone n’arrêtait pas de sonner, j’ai dû changer de numéro.

Regard : Comment vous sentiez-vous ?

V.R. : J’étais moi aussi très enthousiaste parce que j’attendais quelque chose, mais j’avais de faibles espoirs. Et puis je me disais que j’étais trop âgé, que le vrai changement serait pour beaucoup plus tard.

Regard : Selon vous, qu’allait-il se passer ?

V.R.: J’espérais que la Roumanie devienne une autre France. Et lorsque j’ai entendu l’idéologue Brucan dire que les choses changeraient peut-être dans vingt ans, j’ai eu envie de l’étrangler ! (rires…) Mais il avait raison. Mes amis et moi-même nous nous sommes vite rendu compte que les anciens communistes n’allaient pas lâcher l’affaire, qu’ils s’organisaient, et qu’il restait déjà peu de place pour imposer un point de vue. Surtout après cinquante ans de propagande négative à l’adresse des partis historiques, et du roi. J’aurais voulu que le roi arrive tout de suite après, je pensais que c’était le plus approprié. Au lieu de cela, Iliescu et son Front du salut national ont participé aux premières élections, alors qu’ils avaient pensé au début ne pas y participer. A partir de ce moment-là, tout a pris fin. Le pays était entre leurs mains, tous ceux du parti étaient revenus aux commandes. Aujourd’hui, ce sont les fils des communistes de 1989 qui sont avocats, industriels, grands propriétaires. L’argent est détenu par l’ancienne nomenclature et l’ancienne Securitate.

Regard : Pourquoi vous, les artistes et les intellectuels, vous ne vous êtes pas révolté ?

V.R. : Parce que nous étions partagés, parfois nous sommes même arrivés à nous haïr, entre amis. Certains étaient en faveur d’Iliescu, d’autres pas. De mon côté, je ne voulais pas entendre parler d’Iliescu, je ne voulais plus des communistes. Chaque soir j’allais Place de l’université, tout le monde se réunissait là-bas pour essayer de trouver un nouvel élan pour le pays. Mais c’était de l’utopie, rien ne pouvait changer depuis la Place de l’université. Toute la propagande était entre leurs mains. A la télévision, on nous prenait pour des idiots scandant des conneries.

Certes on organisait des réunions, dont la poétesse Ana Blandiana était le moteur. Mais il y avait tellement d’agitation, de bruit, chacun venait avec une proposition. Rien n’a germé de tout ça. Et après, beaucoup sont partis. Seule l’élite théâtrale est restée. Une des raisons est sans doute qu’il est plus difficile de s’exiler en tant qu’acteur que peintre ou écrivain, à cause de la langue. Personnellement, si je n’avais pas été acteur, je serais parti. Une fois j’ai voulu émigrer, en Moldavie, seul pays où j’aurais pu créer des pièces de théâtre en langue roumaine. Des artistes moldaves m’avaient appelé pour jouer dans un film, début 1989, mais les communistes ne m’ont pas laissé partir.

Regard : Et au sein de la société civile dans son ensemble ?

V.R.. : Nous avons enduré plus de quarante ans de communisme, nous ne pouvions pas quitter le pays pour aller nous promener… C’était un vrai malheur, et cela a créé des frustrations terribles. La notion de liberté a été mal comprise, personne n’a pensé au bien public, à travailler ensemble, à faire quelque chose pour le pays. Chacun a voulu prendre rapidement ce qu’il y avait à prendre, et cela n’a mené nulle part.

Regard : A la différence d’autres figures de la révolution, vous avez réussi à garder une certaine distance, vous impliquant sans aller jusqu’à vous engager politiquement…

V.R. : Je n’ai effectivement jamais été membre d’un parti politique. Certes j’ai porté ma candidature en 1990 sur les listes du PNL mais en tant qu’indépendant. Au début j’y ai cru, et puis après… Il y avait trop de disputes. De toute façon je n’étais pas fait pour la politique, je ne sais pas mentir, je suis totalement incapable de mentir.

Regard : Votre vie en tant qu’acteur, avant et après 1989 ?

V.R. : Après 1989, il n’y a plus eu de censure. Avant, au théâtre, une commission du régime scrutait le nombre de fois que le nom Ceausescu ou communisme était prononcé avant de lancer la première. Puis des agents de la commission venaient au spectacle afin de vérifier que nous avions bien respecté leurs recommandations. L’aspect artistique ne les intéressait pas, il fallait que ce soit dans les cordes du régime. Sans parler des quotas : tant de pièces roumaines par an, tant de pièces russes, etc. Heureusement, j’ai eu la chance de ne pas trop jouer de pièces roumaines, donc je n’ai pas trop eu de soucis avec la censure.

Mais je me rappelle aussi de ces jours de fête, d’hommage à Elena et Nicolae Ceausescu, la journée du parti, le 1er mai, le jour de la solidarité des travailleurs, le 23 août, le jour de la libération, etc. On finissait notre journée au théâtre et après il fallait vite rejoindre la salle du palais pour les festivités. On m’a obligé à réciter des poésies patriotiques, à jouer en l’honneur de Ceausescu, mais j’ai toujours refusé. On a menacé de me limoger, mais ils ne l’ont pas fait. On pouvait dire non, on pouvait aussi refuser de devenir membre du parti. J’ai été sollicité à plusieurs reprises mais j’ai refusé, je disais que la cotisation était trop élevée, je trouvais toutes sortes de subterfuges. C’est sûr, il y avait des avantages à être membre du parti et la plupart des gens le sont devenus pour cette raison. Tu ne pouvais pas espérer avoir une fonction de directeur si tu n’étais pas membre du parti, par exemple.

Regard : Et au niveau personnel ?

V.R. : Avant 1989, le seul avantage que j’avais était qu’on me reconnaissait, j’entrais dans un magasin et les employés faisaient tout pour que je ne reparte pas les mains vides. C’était l’avantage d’être célèbre, mais bien le seul. Je ne pourrai jamais oublier le froid, même à l’intérieur de mon appartement, je sens encore aujourd’hui le froid que j’ai dû subir pendant des années et des années, j’avais mal aux os tant il faisait froid. On ne pouvait rien faire, il n’y avait aucun moyen de se réchauffer, c’était insupportable. Au théâtre, j’avais un petit radiateur, je le branchais pour me réchauffer. Il faisait moins 4 degrés dans la cabine ! Sur scène, on se gelait, le public lui portait des manteaux, des bonnets, des gants, des écharpes. Je me rappelle du bruit étouffé des applaudissements… les gens applaudissaient avec leurs gants ! Et puis je garde cette image du 1er janvier 1989. Le soir, je suis sorti avec mon fils, nous sommes allés nous promener. Il n’y avait plus la lumière du jour, il faisait nuit, et il n’y avait pas une seule lumière dans la rue, seuls quelques lampadaires très faibles et très éloignés les uns des autres. Tout était si noir. Nous avons continué sur un grand boulevard, et c’était la même chose, tout était noir. Je me rappelle avoir dit à mon fils : « Regarde comment se présente la capitale d’un pays européen, regarde cette métropole, regarde ce trou noir, regarde dans quoi on vit. » C’était quelque chose d’affreux.

Regard : Qu’est-ce qui vous fait encore avancer ?

V.R. : J’ai un but dans ma vie… devenir un grand acteur. J’aime ce métier, et je pense être sur la bonne voie.

Propos recueillis par Laurent Couderc et Nicolas Don

Photos : DR


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