regard n°41

Corneliu Porumboiu

« A Cannes, on découvre le langage de demain »

Corneliu Porumboiu (33 ans) est né à Vaslui (nord est du pays). En 1994, à 19 ans, il débarque à Bucarest mais devra attendre le début des années 2000 avant de pouvoir réaliser son premier court métrage. Aujourd’hui, il excelle dans son art, diffusant à chaque fois un message universel, juste et sans fioritures. Regard l’a rencontré dans son studio, dans le centre de Bucarest.

 

 

Regard : Vous êtes désormais un habitué de Cannes, combien de fois y êtes-vous allé ?

Corneliu Porumboiu : C’est la quatrième fois cette année que j’allais à Cannes. En 2004, j’ai présenté un court métrage d’étudiant « Calatorie la oras » (Voyage à la ville, ndlr) à la Cinéfondation, section films d’école, ce qui m’a permis de gagner une bourse en France. En 2005, après cinq mois de travail à Paris, j’y suis retourné avec « Visul lui Liviu » (Le rêve de Liviu, ndlr), puis en 2006 j’ai présenté mon premier long métrage, « A fost sau n-a fost » (12h08 à l’est de Bucarest, ndlr). Enfin cette année, dans la section Un Certain Regard, avec « Politist, Adjectiv » (Policier, Adjectif, ndlr).

Regard : Vous avez été primé par trois fois à Cannes, cette année vous avez notamment obtenu le prix du Jury de la section Un Certain Regard. Quelle importance accordez-vous à ce festival ?

C.P. : C’est un moment important, le festival peut faire qu’un film vive une belle aventure ou bien meure parce qu’il sera passé inaperçu. La carrière d’un film se joue là-bas. Sans parler du fait que Cannes est l’événement le plus couvert médiatiquement après les Jeux olympiques et la Coupe du monde de foot. Et puis j’aime l’ambiance, j’ai désormais pas mal d’amis français, notamment des distributeurs de films que je retrouve chaque année.

Regard : Comment Cannes se distingue-t-il des autres festivals ?

C.P.: Cannes est une sorte de laboratoire du cinéma, on y perçoit les tendances les plus récentes au niveau mondial, des Etats-Unis à la Chine en passant par la Roumanie. On y découvre le langage de demain, c’est sans aucun doute le festival d’auteurs le plus important. Et le cinéma roumain est sorti du lot ces dernières années, nous avons de très bons réalisateurs qui ont su s’imposer au sein d’un rendez-vous élitiste avec chaque année un jury d’un excellent niveau.

Regard : Votre dernier film « Politist, Adjectiv » décrit une réalité d’aujourd’hui, sans lien direct avec la période communiste qui a pendant longtemps été la principale source d’inspiration du cinéma roumain…

C.P. : Oui, cela se passe dans le présent, cela décrit un quotidien. Et je dirai que la génération actuelle de cinéastes roumains apprécie le même type de film très ancré dans le présent, le quotidien, bien que chacun s’exprime de façon différente. Evidemment, les événements de 1989 ont marqué leur vie, ils ont cru que les choses allaient changer plus vite, c’est pourquoi ils font souvent référence au passé. Mais ce n’est pas toujours le cas. Et puis il y a une nouvelle génération de jeunes réalisateurs qui n’ont pas vécu sous le communisme et n’ont pas cette obsession de la révolution, ils présentent des sujets totalement nouveaux.

Regard : Que raconte-t-il ?

C.P.. : L’histoire d’un policier qui évolue dans une sorte de zone intermédiaire, où les valeurs sont floues, qui ne sait pas où aller. Je me suis attaché à décrire la manière dont il se heurte à une réalité – le monde dans lequel il vit et surtout son milieu professionnel – et se pose des questions. Il traverse une phase de remise en question. Mais les choses changent, peu à peu. C’est un film sur la Roumanie d’aujourd’hui. Les personnages y sont assez particuliers mais je raconte surtout quelque chose d’universel, et qui je pense sera compris par tout le monde.

Regard : Qu’est-ce qui a changé pour vous entre votre premier film « A fost sau n-a fost » et le dernier, « Politist, Adjectiv » ?

C.P. : Je crois que mon dernier film est plus absurde, peut-être plus grave aussi, plus mûr. « A fost sau n-a fost » est un long métrage où j’ai pris un certain risque, atypique, en deux actes, qui ne respecte pas les règles d’écriture conventionnelles. Mon dernier film est plus assis, plus proche d’un film classique, sans doute mieux construit.

Regard : Votre dernier film parle de la drogue, et que ce qui est toléré ailleurs ne l’est pas en Roumanie…

C.P. : Je voulais faire un film sur le sens des mots. « A fost sau n-a fost » était surtout une manière différente de percevoir la révolution. Mon but était d’aller plus loin, et de chercher ce qui se cache derrière les mots. Cela m’a permis de montrer davantage l’absurde d’une situation, de ces deux frères qui se trahissent, comme Abel et Caïn dans la Bible. Chacun peut entendre des dizaines de faits divers tous les jours, et chacun réagit différemment. Aujourd’hui on vit dans un monde absurde où les gens n’arrivent plus à se comprendre. Il s’agissait de montrer un homme qui cherche un sens à la vie, et la raison pour laquelle il protège ses collègues. Et qui ne croit plus, ne comprend plus les codes de conduite qu’on lui impose. On se rend compte après que c’est quelqu’un de normal.

Regard : Et que fait cet homme après le film, d’après vous ?

C.P. : Il devient peut-être comme son chef, et appliquera la loi.

Regard : Une histoire universelle vient de façon naturelle ou c’est quelque chose auquel vous vous obligez à penser au moment de concevoir votre film ?

C.P. : Cela vient naturellement, même si en Roumanie nous continuons de vivre dans une société où la sphère politique est omniprésente. C’est quelque chose qui se ressent en voyant le film.

Regard : Vous avez pensé à faire un film dans un autre contexte que le contexte roumain ?

C.P. : Non, pas vraiment. Je vais souvent en France, notamment en vacances à Saint Jean de Luz, j’adore cet endroit où vit ma belle-famille. Je m’y repose, c’est tellement tranquille. Mon esprit critique vis-à-vis de la société roumaine est en veille quand je suis là-bas, et je ne pense pas à faire quelque chose sur la société française. Petite parenthèse, je pense que les Français sont ceux qui ont le mieux compris comment bien vivre, ils savent profiter.

Regard : A quoi pensez-vous lors d’un tournage, vous vous demandez si votre film plaira au public ?

C.P. : Non, le plus important est d’être sincère, de mettre en images une histoire sincère et cohérente. Je ne pense pas au public.

Regard : Comment vous est venue votre passion pour le cinéma ?

C.P. : Je suis arrivé à Bucarest au milieu des années 1990 pour étudier le management à l’Académie des sciences économiques. A ce moment-là il n’y avait pratiquement rien, si ce n’est la cinémathèque. Le premier film que j’ai vu là-bas a été « La Dolce Vita » de Federico Fellini. Cela m’a beaucoup plu et j’y suis retourné très souvent, au moins trois fois par semaine pendant trois ans, d’autant que le management ne m’intéressait pas. Puis j’ai commencé à écrire des petits scénarios qu’on mettait en scène avec quelques amis. En 1999, je suis entré à l’Académie de théâtre et de film de Bucarest. Cela ne fut pas une décision facile. A cette époque la Roumanie ne produisait qu’un ou deux films par an maximum, et seuls les réalisateurs confirmés pouvaient espérer faire un film. Jusqu’en 2000 rien ne bougeait vraiment, il était même difficile de tourner ne serait-ce que des spots publicitaires.

Regard : Votre prochain film ?

C.P. : C’est un peu tôt pour en parler, je ne sais pas trop, j’ai deux idées en tête qui doivent mûrir. Entre « A fost sau n-a fost » et mon dernier film j’avais commencé quatre scénarios. On verra. Et puis je ne sais pas encore si ce sera une production totalement indépendante ou si j’aurai besoin de financements extérieurs, au cas où le film nécessite un budget de plus de 700.000 euros. Mais en général je préfère faire un film en indépendant, cela me permet d’avoir un contrôle total. Bien que tout dépend du type de contrat que je signe. Je produis mes films mais si je fais un long métrage avec un autre producteur qui a un pourcentage plus élevé que moi, il peut avoir son mot à dire sur le montage final. Certains co-producteurs ont tendance à vouloir raccourcir la pellicule, ils pensent d’abord à faire de l’argent. Mais bon, jusqu’à présent cela ne m’est jamais arrivé.

Regard : Vous avez un objectif en tant que cinéaste d’ici dix ans ?

C.P. : Non, chaque chose en son temps, je m’investis entièrement dans mes projets, mais un par un. Il faut leur donner du temps, qu’ils mûrissent, je n’ai pas le temps de penser à ce que je voudrais faire ou devenir dans dix ans !

Regard : Quand vous allez à Paris, vous vous sentez bien ?

C.P. : Comme je vous le disais, j’y ai vécu pendant cinq mois grâce à une bourse du festival de Cannes. J’avais un appartement rue des Abbesses. J’aime Paris, c’est un lieu tellement éclectique. Mais je ne sais pas si je pourrais y habiter, c’est une ville certes très vivante mais stressante où beaucoup de gens luttent pour survivre.

Regard : Et Bucarest ?

C.P. : Je m’y suis habitué, je vis ici depuis 1994. Désormais on y ressent plus de vie, d’agitation, on ne s’ennuie pas. Depuis quelques années il y a de plus en plus d’événements. D’un autre côté, je trouve que c’est une ville plutôt violente, non pas physiquement mais à cause du trafic et de l’attitude souvent agressive des gens. A Paris les comportements urbains sont codifiés sainement, ici non. Mais je suis optimiste quand je vois la jeunesse bucarestoise d’aujourd’hui, très curieuse et consciente de son environnement.

Regard : Votre relation avec Hollywood ?

C.P. : Je n’en ai pas, j’ai eu quelques propositions mais pour l’instant cela ne m’intéresse pas.

Propos recueillis par Laurent Couderc et Benjamin Ribout

Photos : DR


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