Andrei Pandele

« L’absurde était devenu la norme »

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regard n°35 | 2008
 

Des années durant, il a accumulé dans le plus grand secret des centaines d’instantanés de la vie quotidienne sous Ceausescu et pris de grands risques pour sa liberté. Il aura fallu quasiment deux décennies pour que ses clichés soient enfin présentées au public dans ce qui fut l’exposition phare de ce début d’année: «Photographies interdites et images personnelles». L’auteur? Andrei Pandele, 62 ans, Bucarestois de naissance et de cœur, architecte reconnu (il fut après la révolution architecte en chef de la Mairie de la capitale) et talent polymorphe. Entre photojournalisme et naturalisme artistique, témoignages d’un passé absurde et portraits émouvants, scènes de la vie urbaine et tranches pastorales, formes géométriques et jeux de lumière, l’événement (dont l’esthétique catalogue, tiré à quelques centaines d’exemplaires, est déjà un «collector») a attiré en deux mois plusieurs milliers de visiteurs. A juste titre, tant ses photos résument avec humour, simplicité et acuité l’histoire récente de la Roumanie.

 

Un gris matin de février, au 3ème étage du Théâtre national. L’exposition fait aujourd’hui relâche, mais Andrei Pandele nous accueille en maître de maison. Physique de rugbyman, sourire avenant, volontiers bavard, tantôt en français, tantôt en roumain, il nous fait parcourir les différentes salles avant de s’installer dans la plus lumineuse d’entre elles. A côté de nous, une femme de ménage s’affaire. On entend en contrebas le tumulte de cette ville qui a tant inspiré le photographe.            

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Entretien réalisé par Jean-François Pérès 

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Regard : A quel moment la photographie est-elle devenue pour vous un espace de liberté personnelle et de création artistique ?

A.P. : Le moment décisif, ce fut la visite du «grand architecte» (NDLR, l’un des nombreux surnoms de Nicolae Ceausescu) en Corée du Nord, au début des années 70. Ce qu’il a vu là-bas lui a beaucoup plu, ces milliers de gens qui criaient sur les stades avec les panneaux rouges… Et puis cette décision du parti communiste coréen, écrite noir sur blanc, d’interdire toute prise de décision individuelle, de toujours devoir en référer au groupe. Il a voulu faire pareil en Roumanie, la vie est devenue de plus en plus absurde. Du coup, la photographie, qui était une de mes passions, s’est progressivement muée en une espèce d’échappatoire. J’ai commencé assez modestement, en essayant de faire les meilleures photos possibles. Et puis il y a eu le délire des démolitions. Je voulais sauver en images ces quartiers entiers qui allaient disparaître. Je me suis rendu compte alors qu’on vivait dans une réalité parallèle. Le plus dur, ce n’était pas la volonté de formatage de notre cerveau en effaçant de nos mémoires la culture et l’histoire, mais le traumatisme qui en a résulté dans la vie des gens. On faisait des soi-disant économies qui étaient en fait des expériences de rats de laboratoire. Je me souviens le soir, on rentrait à la maison, on mangeait quelque chose, mon enfant s’apprêtait à faire ses devoirs et pac! La lumière s’éteignait dans le quartier. On entendait des insultes de toutes les fenêtres.

Regard : Où habitiez-vous à l’époque ?

A.P. : Dans un bloc de Drumul Taberei (NDLR, dans l’ouest de Bucarest). Ma femme se mettait à pleurer de rage et de désespoir, et moi je filais vite sous la douche, car au moment où l’électricité était coupée il y avait de l’eau chaude. Ils faisaient la même chose avec le chauffage. Ce n’était pas des économies, mais un incroyable gaspillage. Le vrai message, c’était «vous êtes à notre merci». C’est comme ça que j’ai commencé à faire, pour moi, une espèce de journal de mémoire. Je n’ai jamais montré ces photos à quiconque avant 1989.

Regard : Cela veut dire que vous avez gardé les négatifs dans un tiroir et que jamais votre famille n’en a rien su ?

A.P. : Non, à l’exception de quelques-unes plus innocentes. Et puis arrive 1989. J’ai pris beaucoup de photos à ce moment-là. Deux ans après, j’en ai montré à des pointures de la culture roumaine, dont Mihai Oroveanu (NDLR, le directeur du MNAC), que je connais depuis longtemps. Le problème, c’était que la photo n’avait pas très bonne réputation à l’époque. Je voulais faire un album, mais les réticences étaient fortes. On me reprochait d’être trop cru dans la façon de présenter la réalité. J’avais des invitations à l’étranger, mais je ne pouvais pas les honorer parce que je n’avais pas eu d’exposition d’envergure en Roumanie. Et en Roumanie je ne pouvais pas non plus parce que je n’avais jamais exposé à l’étranger… En 2005, j’ai été invité à Timisoara au Centre Culturel Français pour une exposition qui s’appelait «R-Evolution». Des gens de l’ambassade et de l’Institut français m’ont poussé à exposer pour le 16ème anniversaire de la révolution. Oroveanu est venu et m’a dit: «Tu viens dès demain, on commence les papiers». Cela m’a pris au moins une année complète de travail pour monter ce que vous voyez.

INTER / « Vous avez des photos pour trois condamnations à perpétuité avec ça ! »

Regard : Pourquoi avoir choisi de mêler des photographies clandestines de l’époque du communisme et des clichés artistiques et personnels ?

A.P. : C’est une question de variété. On ne peut pas écouter de la musique fortissimo non stop. Un ami très influent dans l’art contemporain m’a dit: «Quelle bêtise tu fais, tu aurais pu faire huit expositions avec ça...» C’est peut-être vrai, mais ce n’était pas le but. J’ai voulu faire une exposition vraiment impressionnante, marquante.

Regard : Au prix d’une sélection terrible, paraît-il ?

A.P. : Un cliché sur 700 sur le volume des photos qui se rapportaient au sujet. J’ai fait cette sélection d’après l’impact sur les gens. Les surveillantes de l’exposition ont été abasourdies par la fréquentation et la durée des visites. Il y a des gens qui pleuraient, d’autres qui riaient, d’autres qui se cherchaient sur les photos… 

Regard : Le visiteur découvre ou redécouvre des pans entiers de la vie quotidienne sous Ceausescu. Quels types de risques avez-vous pris pour faire ces photos ?

A.P. : Il y a un an, dans ma rue, je rencontre un ancien copain de mon père. Un type courageux, qui a payé cher sa liberté de ton. J’avais sur moi environ vingt tirages. Je les lui montre. Il avait beaucoup de soucis à l’époque, il me dit: «Dix secondes, je suis très pressé…» Il ouvre le dossier et il est resté une heure. Il m’a dit notamment qu’il avait connu en prison un jeune homme condamné à six ans ferme pour avoir pris une photo de queue devant un magasin, photo qu’il voulait montrer à sa famille. Il avait eu le malheur de la montrer aussi à ses collègues de bureau… Il y avait alors dans le code pénal un article qui s’appelait «dénigrement de la réalité socialiste», et il a été condamné pour cela. Le copain de mon père poursuit en souriant: «Mais vous, vous avez des photos pour trois condamnations à perpétuité avec ça!» C’est alors que j’ai eu l’idée du titre «Photographies interdites».

Regard : Vous avez choisi pour l’affiche une photo volée du passage du cortège de Mikhaïl Gorbatchev sur Calea Victoriei, en 1987. Pourquoi cette photo, quelle est son histoire ?

A.P. : Je travaillais alors à la conception de la «Maison du peuple» (voir photo). Savez-vous que la référence de départ en était le palais du comité central, qui est toujours place de la Révolution? Elle est treize fois plus longue, treize fois plus large et treize fois plus haute que lui, soit environ trois mille fois plus grande, même si elle n’a pas sa forme. Sur le chantier à l’époque, il y avait près de 100.000 ouvriers. Tout le pays devait envoyer gratuitement des équipes. Il y avait aussi des centaines d’ingénieurs et d’architectes. Je m’occupais de la faisabilité des volumes, des moulures, des décorations… On était sur Calea Victoriei, dans la tour Electrolux, qui abrite aujourd’hui la chaîne de télévision B1, au dernier étage, l’eau chaude et le chauffage n‘arrivaient pas l’hiver. J’y ai travaillé un an et demi. Une première fois j’entends des dizaines de sifflets, des hurlements, la milice qui arrête tout le trafic... C’était l’hélicoptère de Ceausescu. J’avais toujours l’appareil photo à portée de la main au cas où. Quelques mois plus tard, même mise en scène avec un impressionnant cordon de miliciens en cravate courte. Je me rends compte que le cortège arrive. Du dixième étage j’avais un angle plutôt plongeant, je me dis que si quelqu’un me voit, ce n’est pas terrible (sourire)… Mais je me dis aussi que les gens ne regardent pas tout le temps en haut, et puis je suis caché à la fois par l’ombre et la lumière que les fenêtres réfléchissent… Je prends le risque, parce que c’était marrant. J’ai quatre clichés, celui-là est le plus réussi.

Regard : Etiez-vous conscient du danger ?

A.P. : J’étais photographe de presse, je m’occupais de sport. Donc j’avais une couverture «légale». J’ai été appréhendé par la police une vingtaine de fois, alors j’ai très vite appris les lois, la façon de réagir dans ces cas-là. Je connaissais vaguement des pontes de la milice, je jetais leurs noms en pâture à ceux qui m’interpellaient, souvent des gens assez maladroits. Quand je faisais quelque chose de vraiment dangereux, j’étais très vigilant. J’ai notamment pris la démolition de l’église Sfanta Vineri. On confisquait sur place tous les appareils photos. Dans la foule, il y a un type qui regardait très attentivement. J’avais un petit Leica. Les engins de terrassement faisaient un bruit terrible. J’ai armé et déclenché sans geste visible, sans regarder le viseur. Le type m’a regardé mais il n’a rien vu. J’ai eu de la chance. J’ai fait cinq clichés en plusieurs passages, dont un est assez poignant.

Regard : Avez-vous vécu toutes ces années dans la peur d’être dénoncé ou trahi ?

A.P. : On vivait une tragi-comédie. C’était à se tordre de rire, mais aussi à pleurer. J’avais une espèce d’insouciance, j’ai toujours aimé les sports extrêmes. Et je ne montrais jamais les images agressives. On me connaissait dans l’association des photographes comme un type très bon et un peu fou. J’ai fait notamment un cliché avec la dernière queue pour le sucre (voir photo). Deux jours après, il était rationné. Cette queue n’en finit plus… Deux semaines avant, j’avais pris des photos d’un match de football Steaua-Dinamo. Un gars de la Securitate débarque et me dit qu’il m’a vu au stade, qu’il aimerait une belle photo du match. Je lui en donne une, il me lance: «J’ai reçu des réclamations, vous avez fait des photos de queue devant un magasin.» Je lui réponds que non, que j’ai simplement regardé par curiosité à travers l’appareil mais je n’ai pas pris de cliché car c’était tout à fait idiot et inintéressant. Il me dit: «Ne faites plus jamais ça…» Le type avait été aussi aimable que mes collègues qui avaient dû lui en parler, si vous voyez ce que je veux dire. J’en connais nommément deux, dont un qu’on surnommait «libarca», le cafard… 

INTER / « Les secteurs de Bucarest ressemblent à une pizza mal coupée… Il faudrait tout revoir »

Regard : Vous saisissez également dans vos photos de nombreuses absurdités de l’époque.

A.P. : L’absurde était devenu la norme. Début 1989, on demande à l’institut où je travaillais de réaliser des graphiques monstrueux sur la production nationale selon lesquels 50% des produits roumains seront dans cinq ans au niveau mondial et 50% au dessus du niveau mondial. Il fallait bien sûr que tous les graphiques soient croissants. Ne riez pas, ce n’était pas facile de faire des trucs parfaits vus de loin, fracassants, intéressants... Là-dessus, trois pontes du ministère débarquent: «Changement, ils veulent mettre 30% au niveau mondial et 70% au dessus du niveau mondial. Ca doit être prêt après-demain.» Je leur dis d’allerse faire foutre, que c’est déjà suffisamment ridicule comme ça. L’ingénieur en chef me prend par le bras et hurle: «Tu vas aller en prison!» Les deux autres s’approchent, plus calmes: «Que voulez-vous, nous non plus on n’y croit pas, mais ce sont les ordres…» Au fil des années, j’ai reniflé chez les miliciens, les gros chiens et peut-être les malfaiteurs une psychologie commune. Ils sont tous très agressifs quand ils voient que vous avez peur, mais deviennent beaucoup plus coulants si vous n’êtes pas impressionné par leur cirque. Là-dessus, vous balancez deux ou trois noms de supérieurs hiérarchiques et la peur change de camp.

Regard : Cette découverte vous a-t-elle été utile ?

A.P. : J’ai joué là-dessus et j’ai eu de la chance. C’était un drôle de moment. Trois pontes du ministère, quand même, à l’époque... On dépendait tous de l’Etat, la notion de profit n’existait pas. Quand quelqu’un disait, on faisait, point. Ce fut un système désastreux. En 1990, dans de nombreuses usines, produire un leu revenait au moins deux lei. Pour mon travail, j’étais envoyé chaque semaine en province. C’était incroyable. A Tulcea, j’ai vu une entreprise de conserves de poisson dont l’outillage de transport n’a jamais fonctionné. Des ouvrières passaient leur temps à courir en portant des tours de Pise de conserves, des milliers de boîtes qui tombaient immanquablement par terre. A Targoviste, l’entreprise Romlux fabriquait des néons. Le robot qu’ils avaient, un truc autrichien de récupération, cassait automatiquement 19 tubes sur 20. Il y avait des montagnes de verre brisé partout, on ne voyait plus le plafond. Quelques années plus tard, je reviens, plus de verre brisé. Je me dis qu’ils ont enfin résolu le problème. En fait ils l’avaient déplacé. Le robot tournait désormais au ralenti et une quarantaine de pauvres femmes couraient comme des folles avec des gants amiantés, les tubes rougeoyants à la main. Ils avaient découvert que s’ils enlevaient l’alimentation, le système de contrôle ne fonctionnait plus. Donc ils ne cassaient plus les tubes, mais la plupart étaient tordus. Il n’y avait plus de boites rectangulaires, mais des cylindres en carton ondulé pour s’adapter à la «forme». Et tout cela était vendu! A Bucarest, il y a un truc qui s’appelait la «tour d’essai de l’Institut de fabrication des ascenseurs», près de Giulesti, un immeuble d’une hauteur incroyable, impossible à rater. On a dépensé 200 millions de dollars à peu près là-dedans. On devait y réaliser les tests pour les ascenseurs de la Maison du Peuple. Cela a été tellement mal conçu que ça n’a jamais fonctionné. Disons que c’est aujourd’hui un «centre lumineux de balisage aérien» (sourire)

Regard : De vos photos émane également une relation presque amoureuse à Bucarest...

A.P. : Je suis né, je vis à Bucarest et j’aime cette ville. Mais je fais aussi des photos quand je vois des bêtises épouvantables... Nos aînés adoraient cette ville, ils avaient une relation beaucoup plus proche avec son patrimoine. Bucarest a connu une croissance trop accélérée. Sa population a augmenté de 300% en quinze ans. Or tout le monde sait que les vraies communautés ne doivent pas excéder 20.000 personnes. Il aurait donc fallu organiser la ville de façon différente. Les six secteurs de Bucarest ressemblent aujourd’hui à une pizza mal coupée. Les secteurs 1, 3 et 5 se rencontrent au milieu, tout le centre historique est dans le secteur 3, la Dambovita coupe 5 des 6 secteurs, le secteur 2 a une surface deux fois moins grande que le secteur 1 mais une population double, les secteurs 3,4 et 6 ont une population équivalente chacune à trois départements roumains… C’est de la folie, il faudrait tout revoir.

Regard : Que pensez-vous de l’évolution de la ville en tant qu’architecte ?

AP : Je suis mal placé pour en parler. J’ai eu comme subalternes à la Mairie des gens qui sont aujourd’hui des chefs et qui sont pour la spéculation immobilière parce que ça leur rapporte. Il y a des architectes qui sont très contents de gagner le plus possible et certains intègrent même dans leurs contrats des clauses selon lesquelles ils prendront 50% de plus s’ils rajoutent des étages imprévus. C’est n’importe quoi.

Regard : Bucarest est-elle une cause perdue du point de vue architectural ?

A.P. : Non, je ne crois pas. Bucarest, c’est une exception. De tous les points de vue. Les équipes de Ceausescu, qui faisaient n’importe quoi pour être bien vues, ont lavé le cerveau des gens. Du coup, très peu d’entre eux aiment Bucarest, ils ne se sentent pas membres de cette communauté. Nulle part ailleurs qu’ici je n’ai vu des gens jeter leurs ordures par la fenêtre du dixième étage, sur des escaliers où leurs familles peuvent passer. Ils détestent cette ville parce qu’ils se sentent déracinés.

Regard : Evoquons pour finir votre rencontre avec Henri Cartier-Bresson, une légende mondiale de la photo, que vous avez accompagné trois jours durant lors d’une visite en Roumanie dans les années 70… Quels souvenirs en gardez-vous ?

A.P. : Des souvenirs inoubliables. J’ai été très impressionné par son pouvoir d’observation et d’anticipation. Pour arriver au bon endroit, il faut connaître, comprendre, observer et décider très rapidement. Il était infatigable. On avait visité des entreprises de Bucarest, il avait 67 ans, et c’était le moins fatigué de nous tous à la fin de la journée, il en voulait encore et encore. Il avait un sac photo tout petit, avec seulement deux appareils. Mais quelle intelligence, quelle rapidité. Il comprenait tout dix fois plus vite que les autres. Il avait une sorte de «psychologie instinctive». Il était comme l’homme invisible, il n’était pas repéré par les gens et ceux-ci gardaient miraculeusement leur naturel. Un type absolument incroyable, avec un physique incroyable. A 78 ans, il sautait encore paraît-il par-dessus les toits pour faire des photos ! 

Andrei Pandele exposera à Caen (nord-ouest de la France) au mois de mai une partie des photos montrées au MNAC sous le titre «Transformations dramatiques de Bucarest» dans le cadre de la 5ème édition du Printemps Balkanique. Plus d’informations sur www.balkans-transit.asso.fr et sur le blog d’Andrei Pandele, www.foto-magazin.ro/weblogap    




 

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