regard n°40

Nadia Comaneci

« J’ESSAIE D’ETRE UN MODELE POSITIF »

Dernier étage du siège de la BRD à Bucarest. Nadia Comaneci arrive d’un déjeuner avec le prince Albert de Monaco, de visite ce jour-là en Roumanie. Accueillante et souriante, elle est prête pour l’interview. Combien en aura-t-elle accordé depuis ses exploits en 1976 ? Un nombre incalculable… Pourtant, « Nadia » sait rester disponible, patiente, de bonne humeur et volontiers rieuse.

Regard : Vous vivez aux Etats-Unis depuis près de vingt ans. Quels sont vos rapports avec la Roumanie ?

Nadia Comaneci: Je reviens très souvent en Roumanie, à peu près une fois tous les deux mois. J’ai de nombreux proches ici et j’ai aussi une maison. Je m’occupe principalement d’œuvres caritatives, il y a par ailleurs mes engagements avec certaines sociétés comme la BRD. Sans parler des publicités, etc. Ce qui me tient particulièrement à cœur est la polyclinique pour enfants « Nadia Comaneci » qui devrait ouvrir en juillet prochain à Bucarest, près de l’église « Sfantul Spiridon » dans le quartier d’Unirii. Cette polyclinique s’occupera d’enfants de milieux défavorisés, ou orphelins. Ce sera un premier centre d’accueil et de soins. Mon mari et mon fils devraient d’ailleurs me rejoindre pour l’ouverture officielle, nous resterons ici pendant deux semaines.

Regard : Comment vous est venue l’idée de cette polyclinique ?

N. C. : C’est un proche de ma famille qui m’en a fait part, et qui s’occupe notamment d’enfants avec des déficiences mentales ou physiques. Il m’a proposé d’appeler la clinique « Nadia Comaneci ». J’ai évidemment accepté, tout ce qui touche à l’enfant est primordial. Depuis j’essaie de recueillir des fonds, et si tout se passe bien nous allons pouvoir ouvrir l’établissement cet été.

Regard : Quelle est votre opinion sur la Roumanie d’aujourd’hui ?

N. C. : Chaque fois que je reviens j’ai la sensation que quelque chose a changé. Je trouve que tout s’est transformé très rapidement à partir du début des années 2000. Je pense notamment à un changement de mentalité progressif de la société civile ; avant, le volontariat n’existait pas, il était inconcevable de prendre de son temps libre pour aider ceux qui en ont besoin. Comme à l’Ouest, de nombreux événements sont désormais organisés pour récolter des fonds et venir en aide. Personnellement, grâce à mon travail et à mes performances sportives, je peux aujourd’hui pousser certaines choses, on m’écoute et me respecte. J’essaie donc de m’impliquer le plus possible dans des œuvres caritatives, je le fais avec plaisir, cela me paraît tout à fait normal.

Regard : Vous vous sentez redevable envers votre pays ?

N. C. : C’est ici que je suis née, chaque fois que je reviens je dis que je retourne chez moi. Et vu qu’aujourd’hui j’ai la possibilité de faire des choses pour le bien de la Roumanie, je m’en occupe de façon naturelle, c’est tout. Plus généralement, si chacun faisait un peu plus pour les autres, tout irait mieux. Je suis particulièrement attachée à ce qui touche les enfants, c’est au début qu’il faut aider.

Regard : Quel sentiment avez-vous quand vous repensez au passé, lorsque par exemple vous avez fui la Roumanie juste avant la révolution ?

N. C. : J’ai écrit un livre intitulé « Lettre aux jeunes gymnastes » qui sera réédité aux Etats-Unis à la fin de l’année. Il répond aux questions liées à mon passé, je renvoie toujours les journalistes à ce livre ainsi je n’ai plus à répéter les mêmes choses pour la énième fois ! (rires…)

Regard : La gymnastique roumaine ne se porte pas aussi bien qu’avant, les résultats aux derniers championnats d’Europe (ndlr : trois médailles au total) sont mitigés…

N. C. : Pendant environ 30 ans nous nous sommes habitués à tout gagner en gymnastique. Aujourd’hui, d’autres pays comme la Chine ou les Etats-Unis sont devenus meilleurs que nous, on l’a vu aux derniers Jeux olympiques de Pékin. Il y a plusieurs raisons à cela. Désormais, d’autres activités ont supplanté la seule pratique du sport chez les jeunes. Il faudrait sans doute stimuler davantage nos enfants à faire du sport ; même si tous ne seront pas des champions, c’est essentiel pour leur développement personnel.

Regard : Cela ne doit pas être facile tous les jours de s’appeler Nadia Comaneci, et de répondre par exemple aux incessantes demandes d’entretien des journalistes…

N. C. : Vous savez, l’entretien peut se terminer aussi très vite ! (rires…) Je ne peux pas dire qu’il y a des choses vraiment difficiles à supporter. J’essaie avant tout d’être un modèle positif pour les plus jeunes, sans trop me poser de questions, de façon naturelle. L’important est de transmettre le goût pour la discipline et le travail. Le rôle des parents est en ce sens primordial. Pour revenir à votre question, non, je ne vois pas ce qu’il y a de difficile. Et je me suis habituée à ce que les gens me reconnaissent dans la rue.

Regard : Que faites-vous aux Etats-Unis ?

N. C. : Mon mari et moi avons une académie de gymnastique à Norman, dans l’Oklahoma, qui porte d’ailleurs son nom, la « Bart Conner Gymnastics Academy ». Ce centre compte environ 1200 gymnastes et 35 entraîneurs. Tous ne comptent pas devenir des champions, même si nous offrons la possibilité de suivre un entraînement intensif. Etre bon en sport aux Etats-Unis permet surtout d’obtenir une bourse pour étudier. La gymnastique y est très populaire, près de 5 millions d’enfants la pratiquent.

Regard : Vous avez aussi d’autres activités…

N. C. : Oui, je voyage beaucoup, je suis notamment sollicitée par de grandes sociétés pour des conférences sur le comportement, le goût de la performance, etc. Les principes du sport de haut niveau peuvent s’appliquer au monde de l’entreprise, ça n’est pas nouveau. On me demande d’en parler.

Regard : Après tout ce que vous avez fait et continué à faire, vous avez encore des projets ?

N. C. : Chaque chose en son temps, je travaille sur mes projets les uns après les autres. Et déjà mon agenda dans les prochaines semaines sera pas mal chargé. Je vais repartir aux Etats-Unis avant de revenir en Europe, à Rome, où je ferai une interview avec la Rai, la télévision italienne. Puis j’irai à Marbella, en Espagne, où je dois participer à un événement caritatif. Sans parler de la campagne de soutien pour la ville de Chicago en vue des Jeux olympiques de 2016.

Regard : Des partis politiques roumains vous ont approchée, cela vous a-t-il tenté ?

N. C. : Cela n’a jamais été officiel, et j’ai toujours dit que la politique ne m’intéressait pas vraiment. De toute façon je préfère promouvoir la Roumanie à ma façon, sans étiquette.

Regard : Vous avez un fils âgé de trois ans, vous souhaiteriez qu’il devienne athlète ?

N. C. : Il aime beaucoup la musique, il ne fait de la gymnastique qu’une fois par semaine, pendant 45 minutes. C’est important qu’un enfant fasse du sport, qu’il sache coordonner ses mouvements. Cela permet aussi qu’il soit plus attentif aux choses qui l’entourent. Beaucoup de parents qui ont leur enfant dans notre académie me disent qu’à l’école il est plus discipliné.

Regard : Comment réagirez-vous si votre fils décide de faire de la gymnastique à haut niveau ?

N. C. : Cela sera très difficile pour lui parce qu’il ne pourra pas être meilleur que moi ! (rires…) Je pense qu’on ne doit rien forcer, mais si un enfant émet le souhait de devenir un champion, alors il faut lui donner les moyens d’y arriver.

Regard : Et s’il a envie de devenir musicien ?

N. C. : Très bien, aucun problème !

Regard : Vous aimez vivre aux Etats-Unis ?

N. C. : C’est une autre culture, une autre mentalité, mais j’ai beaucoup appris là-bas. Au début, quand je disais prénom on me demandait : « Nadia, comme Nadia Comaneci ? » et je répondais : « Yes, in fact I am Nadia Comaneci » (rires…). Comme en Europe, les Jeux de Montréal ont marqué les esprits aux Etats-Unis, et plus de 30 ans après le souvenir est resté. J’ai rencontré pas mal de monde, comme récemment les Rolling Stones ou des personnalités d’Hollywood qui m’ont dit qu’ils m’avaient vu à la télévision en 1976 lors des Jeux de Montréal. Mais je demande si tous ces gens ont vraiment pris le temps de me regarder à la télévision en 1976 ! (rires…)

Regard : A quel moment avez-vous senti que votre nom allait rester célèbre ?

N. C. : Difficile à dire… En tout cas, ce ne fut pas suite à mes médailles aux Jeux de 1976, à l’époque je n’étais qu’une enfant, je ne me rendais pas vraiment compte de ce qui m’arrivait. Ce fut sans doute quand je suis arrivée aux Etats-Unis, en 1990. Les gens parlaient toujours de moi, ils gardaient un souvenir très fort de ces Jeux.

Regard : Vous faites encore du sport ?

N. C. : Bien sûr ! Je fais du vélo, tous les jours, pendant une demi-heure. Plutôt le matin parce qu’après je n’ai plus le temps.

Propos recueillis par Laurent Couderc et Marion Guyonvarch. Photos : Lucian Muntean


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