regard n°50

Iulian Fota : « La globalisation mettra toujours plus de pression sur les Etats »

Iulian Fota est depuis deux ans le conseiller pour la sécurité nationale du président Traian Basescu. Il a reçu Regard mi-avrilau palais présidentiel de Cotroceni. Accueillant, il a répondu sans hésitation à notre proposition d’entretien, bien que son agenda se soit accéléré ces derniers temps. De l’intervention en Libye au bouclier anti-missile américain en passant par les « affaires courantes » (Transnistrie, Schengen…), les sujets touchant son domaine d’expertise ne manquent pas. Et c’est avec sincérité qu’il en a discuté.

Regard : L’entrée dans l’OTAN en 2004 a été un événement particulièrement important pour la Roumanie, et qui a renforcé encore plus ses relations avec les Etats-Unis, désormais très étroites. Ressentez-vous parfois que certains pays de l’UE ne le comprennent pas assez ?

Iulian Fota : Pour la Roumanie, faire partie de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique nord, ndlr) et de l’Union européenne est également important. Ce sont deux choses qui se complètent. Selon moi, ce serait une erreur que de séparer ces deux organisations qui sont les deux piliers du « club » des pays démocratiques occidentaux. Pour la Roumanie, elles sont synonymes de sécurité, de développement et de modernisation. Si vous regardez l’histoire moderne de notre pays, disons depuis le début de sa formation en tant qu’Etat au milieu du 19ème siècle, le besoin de sécurité a toujours été crucial pour sa croissance, son développement. Nos relations particulièrement étroites avec notamment la France depuis plus d’un siècle sont basées sur cette double nécessité : la sécurité et la modernisation au sens large de notre pays.

Regard : Bucarest vient de confirmer son accord pour accueillir le bouclier anti-missile américain. Comment expliquez-vous cette stratégie ?

I.F. : Ce bouclier est important car il est clair que ces dernières années de plus en plus de pays ont entrepris un programme de fabrication de missiles balistiques, et certains d’entre eux ne cultivent pas de relations de coopération, d’amitié ou de respect réciproque avec les Etats-Unis ou l’Occident dans son ensemble. Quand on observe ce qui se passe aujourd’hui en Afrique du nord et au Moyen-Orient, il est normal que les Etats-Unis mais aussi d’autres Etats de l’OTAN développent un programme de bouclier anti-missile. Nous savons que depuis le dernier sommet de Lisbonne, ce sujet de bouclier n’est pas traité de façon bilatérale entre deux Etats mais entre tous les pays de l’Alliance Nord atlantique, et même en coopération avec la Russie.

Regard : Ce bouclier fut pourtant d’abord pensé par crainte de la puissance militaire russe…

I.F. : Si le premier emplacement de ce bouclier, depuis lors modifié, était peut-être exagéré, aujourd’hui son positionnement permet aussi de réduire les préoccupations en terme de sécurité territoriale de la Russie. Par ailleurs, les pays qui participent au bouclier le font en toute transparence, et de façon très ouverte vis-à-vis de Moscou qui n’a plus de véritable motif pour s’en plaindre. D’autant que plusieurs pays, dont les intérêts ne sont pas très clairs vis-à-vis de l’Occident, développent des programmes militaires comprenant notamment, comme je vous le disais précédemment, la fabrication de missiles balistiques. Ce projet de bouclier ne va de toute façon pas se faire du jour au lendemain, il est prévu qu’il se termine autour de 2020. Et j’espère vraiment qu’il va se développer en intégrant davantage des pays qui ne font pas partie de l’Alliance, tels que la Russie.

Regard : Une défense européenne est-elle envisageable à terme ?

I.F. : Elle est nécessaire. Je pense que la globalisation des problèmes mettra toujours plus de pression sur les Etats occidentaux, ils sont donc dans l’obligation d’unir leurs forces. Et l’Union européenne se doit d’arriver à mettre en application une politique de défense commune, ce qui s’est d’ailleurs passé en Bosnie ou au Kosovo. Dans ce dernier pays, il est à noter que la Roumanie, grâce à nos gendarmes et à nos policiers qui y sont déployés, est le deuxième pays contributeur au maintien de la paix. Ceci étant, je crois aussi que le développement d’une Europe de la défense doit aller de pair avec le renforcement de l’OTAN. Encore une fois, ce sont deux choses complémentaires et non pas en opposition. L’OTAN dispose de capacités militaires que l’Union européenne n’a pas, et qui sont importantes pour les pays européens. Je ne me réfère pas seulement aux Etats-Unis mais aussi à d’autres grands pays comme la Turquie.

Regard : Parfois les intérêts de ces pays peuvent cependant diverger de façon très nette, comme ce fut le cas pendant la guerre en Irak…

I.F. : L’époque Bush fait partie du passé, et je pense que des leçons ont été apprises de son mandat. Et puis les pays européens peuvent avoir des intérêts propres, par exemple en Afrique ou au Moyen-Orient, qui ne sont pas nécessairement ceux des Etats-Unis. Quoi qu’il soit, il existe un intérêt commun de maintenir la paix et la stabilité dans le monde. Evidemment, il se peut que dans le futur nous ayons des divergences entre nous, comme dans toute relation d’amitié, de collaboration. Mais je pense que nos intérêts communs supérieurs prévaudront. La pression de la globalisation augmentera en intensité, elle nous obligera à toujours plus de coopération.

Regard : Récemment Bucarest a organisé un forum économique réunissant des pays du Golfe, au début même des récentes révolutions dans plusieurs pays arabes. Pourquoi avoir organisé un tel forum,  qui était un peu hors sujet ?

I.F. : Ce fut une coïncidence très intéressante. Ce forum avait de toute façon été préparé bien à l’avance, depuis l’automne dernier. De façon plus générale, cet événement a surtout montré la volonté de la Roumanie de développer ses relations avec le Moyen-Orient, qui ont été constantes. Et même si ces dernières années nous avons été très concentrés sur notre intégration dans l’OTAN et l’UE, nous n’avons jamais oublié nos liens avec le Moyen-Orient ou les pays d’Afrique. J’ai eu l’année dernière une discussion excellente avec un haut fonctionnaire du gouvernement d’un pays du sud de l’Afrique, qui me disait qu’il voyait la Roumanie comme une sorte d’ambassadeur pour des pays qui, comme nous, souhaitaient se développer. Notre position dans l’OTAN et l’UE, et en tant que pays toujours en plein processus de modernisation, peut effectivement être enrichissante pour d’autres.

Regard : Petite parenthèse, que se passe-t-il en Transnistrie *, comment se fait-il que l’OTAN n’arrive pas à y déloger l’armée russe si les relations avec Moscou sont plutôt bonnes ?

I.F. : La Transnistrie est en premier lieu un problème européen, qui implique le principe du respect de l’intégrité territoriale, un principe important pour n’importe quel pays, et pour la république de Moldavie pareillement. La Transnistrie est actuellement dans un processus de négociations bloqué. De toute façon, le plus important est aujourd’hui d’y assurer un niveau de vie décent pour sa population, ce qui est loin d’être le cas pour l’instant. Car ce type de conflit gelé ne permet pas de développement économique.

* République autoproclamée, de facto indépendante, située au sud de l’Ukraine, non reconnue par la communauté internationale, et créée suite à l’indépendance de la république de Moldavie de l’URSS au début des années 1990. Depuis, la 14ème armée russe dit y assurer la sécurité. Mais c’est surtout une zone connue pour les trafics en tout genre.

 

Regard : Vous dites que c’est un problème européen mais c’est la Roumanie et la république de Moldavie, très proches de cette région géographiquement, qui sont d’abord concernées…

I.F. : Je dirais plutôt que c’est surtout en tant que membre de l’OTAN et de l’UE que la Roumanie a intérêt à ce que ce problème se résolve. Et ce n’est qu’à travers un effort commun de l’UE, de l’OTAN, mais aussi de la Russie et de la république de Moldavie que nous y arriverons.

Regard : Comment définiriez-vous les relations entre Bucarest et Moscou en ce moment ?

I.F. : Elles sont bonnes, mais elles peuvent se développer davantage. Evidemment, il reste certains sujets sur lesquels nous devons encore trouver un accord, il y a eu ces dernières années des divergences. Mais au-delà de ces points de vue différents sur certaines questions, nos relations avec la Russie vont dans le bon sens. Et nous avons aussi des intérêts en commun.

Regard : La Roumanie dispose actuellement de deux réacteurs nucléaires en activité à la centrale de Cernavoda.  Après ce qui s’est passé au Japon, et vu que la Roumanie est également une zone sismique, comment se fait-il qu’il n’y ait pratiquement pas de débat ici sur les dangers du nucléaire ?

I.F. : Je comprends l’intensité des débats publics et l’émotion qui ont suivi la catastrophe au Japon. C’est un grand drame, et nous devons d’abord faire tout ce que nous pouvons pour les aider. Concernant notre centrale de Cernavoda, on m’a déjà posé votre question, sur le manque de débat. En premier lieu, je tiens à préciser que contrairement aux autres pays de l’Est, notre centrale est de construction occidentale, canadienne, et non pas soviétique. Depuis le début, c’est-à-dire au début des années 1990, nous savions que notre centrale allait être beaucoup plus sûre que les autres centrales de l’espace soviétique. Par ailleurs, la situation de notre pays, en terme géologique, est très différente de celle du Japon. Si nous sommes sur une zone sismique, la région de Dobrogea où se trouve la centrale ne peut subir les conséquences d’un tremblement de terre de forte intensité, l’une des raisons est que le Danube agit comme un amortisseur. Je pense que la situation au Japon est incomparable, et que l’émotion générée par ce terrible drame a fait que les risques ailleurs aient été exagérés et irréalistes, en tout cas concernant la Roumanie.

Regard : Mais la centrale de Fukushima est aussi de construction occidentale, américaine, et cela n’a pas empêché la catastrophe…

I.F. : Encore une fois, n’allons pas trop vite en comparaison, un cumul de facteurs a provoqué le drame japonais, la centrale de Fukushima est vieille d’environ 40 ans, et a été affectée simultanément par le tremblement de terre et le tsunami. Evidemment, ce qui vient de se passer au Japon nous fera redoubler de précautions vis-à-vis de notre propre centrale. A noter que nous sommes très bien préparés en cas de désastre sismique, régulièrement nous faisons des exercices d’intervention. Et l’Union européenne dans son ensemble est plus consciente que jamais qu’il faut limiter au maximum le risque nucléaire.

Regard : Dans l’absolu, êtes-vous en faveur de la prédominance de l’énergie nucléaire dans le futur ?

I.F. : Je crois qu’il faut mettre toutes les options sur la table et les examiner de façon très lucide. A noter que la Roumanie est en train de devenir un pays leader en énergie éolienne, par exemple. Il ne faut rien écarter, mais étudier avec précision et en profondeur toutes les variantes que la technologie moderne apporte aujourd’hui. C’est, je pense, la position de la plupart des pays européens.

Regard : Comment avez-vous vécu l’épisode plutôt tendu entre la France et la Roumanie concernant l’entrée dans l’espace Schengen ?

I.F. : Mon impression est que ce sujet a été politisé, et pas seulement en ce qui concerne notre pays, alors qu’il s’agit surtout d’une question technique. Nous avons beaucoup travaillé, de façon rigoureuse, pour être prêt à entrer dans l’espace Schengen suivant les termes de l’Union européenne. Nous avons respecté les étapes de cette intégration afin que tout soit parfait. Mais quand, à un moment, on voit que les choses ne sont plus très claires, que les règles changent, que les objectifs accomplis sont remis en question, nous avons essayé de comprendre. S’agit-il de problèmes techniques ou le sujet est-il en train d’être politisé ? Naturellement Schengen est un thème sensible pour l’Union européenne, d’autant plus aujourd’hui quand on observe les vagues d’immigration vers l’Union européenne. Mais une fois de plus, je voudrais insister sur le fonctionnement excellent, par exemple, de notre système de vigilance maritime, l’un des plus sophistiqués selon plusieurs experts européens. Alors vous pouvez comprendre que nous nous posions des questions quand on nous dit que techniquement tout est « ok » mais qu’il faudra attendre. Quoi qu’il en soit, cet épisode ne remet nullement en question nos relations avec la France, historiques, variées et très solides. Il est normal que parfois, sur certains points, deux pays amis aient des différends.

Regard : Après quelques petites frictions, les présidents Traian Basescu et Nicolas Sarkozy se parlent-ils aujourd’hui ?

I.F. : C’est à eux qu’il faut poser la question. Tout ce que je peux vous dire, c’est que ce sont deux présidents avec une personnalité forte, certes, mais qui pensent d’abord au bien commun, et qui savent que seule la coopération pourra nous permettre de faire face aux défis de demain.

Regard : Les débats sur l’ingérence en Libye sont nombreux en Europe de l’Ouest. La Roumanie, en tant que membre de l’OTAN y a envoyé une frégate avec plus de 200 militaires. Vous êtes un fervent défenseur du droit d’ingérence ?

I.F. : Notre politique sur ce sujet est très claire : tout peuple a droit à la démocratie et au développement économique, aucun dictateur ne peut le priver de ce droit-là. La Roumanie est bien placée pour le savoir.

 

Propos recueillis par Laurent Couderc. Photos : DR


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