regard n°48 |
Dorin Stefan
« Bucarest est plus intéressante que bien d’autres capitales » Dorin Stefan (60 ans) est l’architecte roumain le plus convoité du moment. Outre sa longue expérience et ses nombreux projets architecturaux, son cabinet a récemment gagné un concours pour construire une tour unique en son genre de 350 mètres de hauteur dans la troisième ville de Taiwan. Professeur depuis 1979 à l’université d’architecture Ion Mincu de Bucarest, sa voix est très écoutée notamment pour le développement futur de la capitale roumaine.
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Regard : Vous venez de gagner un concours à Taiwan pour construire une tour de près de 350 mètres de hauteur à Taichung, la troisième plus grande ville du pays (voir photo de la maquette). 237 projets étaient présentés venus de 25 pays, c’est la première fois que vous gagnez un tel concours ? Dorin Stefan : Oui, c’est la première fois que nous gagnons un concours de cette ampleur. Mais nous avons l’habitude de présenter des projets dans différents pays, c’est le lot des cabinets d’architecture, surtout en période de crise et quand l’activité au niveau national stagne. A Taiwan, le concours était open, c’est-à-dire qu’il était ouvert aux cabinets d’architecture du monde entier. D’autres fois les concours sont fermés, une pré-sélection s’effectue et seuls quelques cabinets sont « invités » à y participer. Celui-là a été organisé par le gouvernement taiwanais afin de commémorer les 100 ans de l’indépendance du pays. Regard : Vous êtes-vous rendu à Taiwan avant de présenter votre projet ? D. S. : Non, ce ne fut pas nécessaire, nous avions reçu suffisamment d’informations. Par ailleurs, contrairement à bien d’autres projets, cette tour ne doit pas vraiment s’intégrer dans un contexte particulier. Le terrain où elle sera située était auparavant celui d’un aéroport militaire. Regard : C’est une tour très originale, qui ressemble à une fleur… D. S. : Effectivement. Certains membres du jury ont même déclaré que c’était un projet « romantique ». Il est vrai que l’aspect végétal transparait clairement. Quand on observe le territoire taiwanais, on se rend compte que ce pays ressemble à une feuille. L’idée est partie de là. La tour est comme un arbre avec huit branches, le chiffre de la chance à Taiwan, et au bout de chaque branche il y aura une nacelle en forme de feuille de cent mètres de long. Chacune de ces huit nacelles pourra accueillir dans un salon aménagé environ 50 personnes. Il s’agit d’un véritable effort constructif car ce type de tour défie les lois de l’architecture, avec un mécanisme de console très particulier. La seule façon de procéder : faire des nacelles légères, qui ne pèsent pas lourd. La partie inférieure de chacune d’entre elles sera donc remplie de dizaines de milliers de mètres cubes de gaz. Nous avons utilisé le même principe que celui du ballon dirigeable. Au pied de la tour, il y aura un musée, le musée de la ville et de la région. La construction commencera en 2012 et se terminera en 2014. Regard : Intéressons-nous maintenant à la Roumanie et dans un premier temps à Bucarest. Comment, selon vous, la capitale roumaine se distingue-t-elle des autres villes de l’est de l’Europe ? D. S. : Elle est différente car elle s’est développée de façon organique, sans plan d’urbanisme, mais selon les arrivées de ses habitants qui ont investi l’espace de façon plutôt anarchique, ce qui fait qu’aujourd’hui encore il est difficile de définir le centre de Bucarest. C’est selon moi une ville très intéressante. Si vous allez à Budapest, Vienne, Bratislava ou Prague, vous avez la sensation d’un « déjà vu ». Ici, ce n’est pas le cas. A partir du 14ème siècle, Bucarest était comme un grand marécage, les commerçants venus notamment d’Istanbul la traversaient. Les princes valaques ont alors construit des sortes de points de contrôle pour surveiller les embarcations, la ville s’est édifiée à partir de ces points-là, des îlots d’habitations ont germé ici et là, souvent autour d’une église car la région était déjà chrétienne-orthodoxe. Rien à voir donc avec les autres capitales européennes très empreintes de l’architecture romaine, avec leurs rues et avenues formant des angles droits. Regard : Jusqu’à la venue de Ceausescu qui a imposé les angles droits à la ville… D. S. : Ceausescu a voulu faire ce que le baron Haussmann a réalisé à Paris. Mais Haussmann était un homme cultivé, alors que Ceausescu ne l’était pas. Ce qu’il a fait à Bucarest est l’acte d’un homme sans culture. C’est souvent anormal et brutal. Regard : Comme le bâtiment de la bibliothèque nationale, qui se termine enfin. Mais cet espace démesuré qui longe le boulevard Unirii va-t-il pouvoir se rattacher au cœur de ville ? D.S. : Le maire actuel veut y construire un grand parc tout autour, ainsi qu’un centre culturel. Je lui ai moi-même proposé de faire une salle de concert car cela manque à Bucarest. Nous accueillons un festival de musique international, le festival George Enescu, et nous n’avons pas de salle moderne à l’acoustique excellente. Regard : Avez-vous d’autres projets que vous aimeriez développer pour Bucarest ? D. S. : Oui, un musée Brancusi, inspiré par une sculpture de Brancusi réalisée en 1910, de forme très longue et très fine, dénommée Pasarea maiastra. A l’époque, cette sculpture a eu beaucoup d’impact, Brancusi a raconté qu’un maharadja indien avait même voulu en acheter trois exemplaires et les placer sous un pavillon en Inde, à la mémoire de son ex femme. Brancusi avait imaginé un pavillon avec un système d’éclairage très perfectionné pour l’époque. Mais cela ne s’est pas fait, suite au refus de la nouvelle femme de ce riche Indien. Bref, cette histoire m’a conduit à créer un musée Brancusi qui reprendrait un peu l’idée de ce pavillon, un musée en forme de cube de verre d’environ 20 mètres de hauteur. Mais uniquement en verre, sans structure métallique, les techniques modernes le permettent aujourd’hui. C’est ce qui avait été pensé pour la pyramide du Louvre mais cela n’était pas faisable alors. A l’intérieur de ce pavillon en verre, il y aurait une sorte de petite tour ovale à l’intérieur de laquelle la sculpture de Brancusi, Pasarea maiastra, pourrait s’observer depuis un hologramme en trois dimensions. Brancusi avait lui-même imaginé ce pavillon comme un lieu de méditation. J’ai présenté ce projet au maire de Bucarest et au ministre, on verra bien. Regard : Y a-t-il quelque chose, des lieux que vous trouvez particulièrement décevants quand vous vous promenez à Bucarest ? D. S. : Non, pas vraiment. Comme je le disais auparavant, c’est une ville très organique, qui est en perpétuelle mutation. Elle est selon moi plus intéressante qu’une ville bien construite depuis le début. Même les malls, tant décriés par certains parce qu’ils gâchent le paysage, ne devraient pas effrayer. Ils sont faits de matériaux bon marché et ne sont là que pour répondre à une demande temporaire. Ces grands centres commerciaux sont et seront dépendants de la loi du marché, ils ne pourront pas occuper éternellement des espaces immenses qui serviront plus tard pour autre chose. Regard : Pensez-vous que la Dambovita qui passe en plein centre de Bucarest pourrait être davantage mise en valeur ? D. S. : J’ai vu récemment un projet intéressant à la commission technique de la mairie, dont je suis membre depuis plusieurs années. La Dambovita dépend du réservoir du lac Mori, c’est une rivière dont le flux n’est pas linéaire, plusieurs barrages modifient le niveau de sa surface. De plus, le terrain sur lequel elle coule est en pente. Ce projet en question permettrait, grâce à un système de flotteurs, de réguler le débit de la Dambovita. De toute façon, aujourd’hui on ne peut pas faire grand-chose pour exploiter une rivière qui passe en plein centre ville, au milieu de la circulation. Les lacs artificiels qui sont au nord de la ville, dans les quartiers d’Herastrau et de Floreasca, sont par contre un bel exemple de régulation de l’eau de Colentina. Regard : A quelles solutions de développement pensez-vous pour les zones rurales de Roumanie ? D. S. : Je crois que la solution est de développer l’agriculture bio, ce qui a déjà commencé par endroits depuis plusieurs années. La plupart des petits fermiers ne produisent que ce dont ils ont besoin pour vivre, il faudrait qu’ils arrivent à se transformer en exploitants bio. Il y a aujourd’hui de la demande pour les produits dits organiques. Regard : Et concernant les habitations, pensez-vous qu’il serait possible de légiférer afin de rendre plus homogène l’architecture rurale et d’éviter ainsi de voir s’ériger une maison orange à trois étages en pleine campagne ? D. S. : Je ne crois pas que cela puisse se faire, les Roumains sont de nature à contourner la loi. Et c’est compréhensible, notre pays n’a que très peu connu le système démocratique et son exercice civique. Propos recueillis par Laurent Couderc. Photos : DR La tour de Taichung à Taiwan imaginée par Dorin Stefan mesurera près de 350 mètres. Chacune de ses huit nacelles en forme de ballon dirigeable, d’une longueur de 100 mètres, pourra accueillir une cinquantaine de personnes. Mobiles, elles feront également office d’ascenseurs. Les travaux commenceront en 2012 et se termineront en 2014. Selon les premières estimations, le coût total de la tour sera d’environ 500 millions de dollars. Mihai Bogdan Craciun, Bogdan Chipara, Claudiu Barsan-Pipu, Oana Nituica, Anda Stefan, Adrian Arendt et Corina Fodor sont les architectes du cabinet de Dorin Stefan qui ont travaillé sur le projet. Plus d’infos sur le cabinet d’architecture de Dorin Stefan sur : www.dsba.ro
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