regard n°39 |
Dan Puric “L’ESPRIT EUROPEEN EST LE PLUS DEVELOPPE DU MONDE” Comédien, metteur en scène, Dan Puric (50 ans), le mime Marceau roumain, est l’un des artistes les plus en vue de Roumanie. Ses spectacles mais aussi ses coups de gueule détonnent, surprennent, ravissent ou agacent. Il trouve aussi le temps d’écrire. Son dernier livre, “Omul frumos” (l’homme beau) est déjà un événement. Regard l’a rencontré dans sa loge, au Théâtre national. Entretien succulent où monsieur Puric, encore une fois, ne mâche pas ses mots. |
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Regard : Comment avez-vous commencé la pantomime ? Dan Puric : Quand j’étais étudiant à l’Académie de théâtre de Bucarest, la pantomime m’a tout de suite intéressé, car sous la pression de la dictature communiste le mot était emprisonné. Cela m’a poussé à redécouvrir un langage d’expression théâtrale. Je me rappelle avoir vu un film du mime français Marcel Marceau à l’Institut français de Bucarest, c’était en 1985. Mais tout était très surveillé, je n’ai pu rester que 30 secondes dans la salle !... C’est devenu une image très forte pour moi. Puis, toujours en plein régime communiste, j’ai reçu un livre formidable, “Paroles sur le mime”, d’Etienne Decroux, qui a écrit la grammaire de la pantomime. Je citerai aussi Jacques Copeau et Jean-Louis Barrault, des maîtres du mime, des références. Regard : Pourquoi ce désir aujourd’hui d’adapter des oeuvres classiques comme Don Quichotte ? D. P. : Parce que je trouve le langage classique insuffisant, c’est comme un poème appris par coeur. Le langage classique a tué le jeu du comédien. J’aime utiliser dans mes spectacles tout un panel de moyens d’expression, des claquettes aux arts martiaux, en passant par les arts populaires. Je pense à Antonin Artaud qui a lui aussi voulu s’échapper du théâtre français bourgeois, un théâtre incapable de s’en aller, trop conformiste. En ce sens la Roumanie, selon moi, est comme un laboratoire. J’ai réalisé plus de dix spectacles, notamment avec la compagnie Passe-partout qui vient de fêter ses dix ans, et qui a voyagé dans le monde entier. Mais les premières se font toujours en Roumanie. Je trouve d’ailleurs le public roumain très intelligent. Regard : Vous avez notamment joué en France… D. P. : Oui, plusieurs fois. Je me rappelle notamment le sud de la France, Marseille, Sète… Il y a environ 20 ans, j’ai connu une France d’un esprit formidable, une France de la liberté, avec une folie charmante, des hommes très honnêtes, peut-être parce qu’ils vivaient à côté de la mer. Regard : Si vous deviez raconter une anecdote de vos spectacles pendant le régime de Ceausescu ? D. P. : Un soir j’ai joué à la salle Polivalenta, devant près de 10.000 personnes. C’était un mime sur James Bond, un James Bond qui tombe amoureux et fait beaucoup d’enfants, des dizaines, une façon de se moquer des lois anti-avortement de Ceausescu. Après le spectable, deux hommes en civil sont venus me voir dans ma loge et m’ont demandé que mon James Bond ne fasse plus qu’un seul enfant ! C’était incroyable, la preuve que la pantomime était devenue une arme contre le régime, et fonctionnait sur le public. Regard : Et lorsque vous êtes parti en Corée du Nord, en délégation… D. P. : Ça, c’est une autre anecdote formidable, un film surréaliste... Les Coréens organisaient le festival mondial de la jeunesse, c’était en 1989, pendant la dernière année du régime de Ceausescu. J’étais alors comédien au théâtre de Botosani. Le parti communiste m’avait choisi parce que la pantomime était un langage international. L’avion était rempli des principaux chef du parti. Et j’ai vécu quelque chose d’extraordinaire, je m’en suis rendu compte après… Dans l’avion, il y avait ceux qui allaient en décembre renverser le régime ! D’un côté ils faisaient des courbettes aux ministres et de l’autre ils préparaient leur coup ! Regard : Et là-bas, à Phyongyang ? D. P. : J’ai réalisé la nature du régime communiste asiatique. A côté, Bucarest c’était Los Angeles ! Regard : J’aimerais maintenant qu’on parle de votre dernier livre Omul frumos (l’homme beau). Vous avez récemment déclaré que ce livre était, je cite, “une tentative pour sauver l’homme d’un processus continu de décadence”. C’est-à-dire ? D. P. : Je crois qu’il faut se (re)souvenir, se rappeler son enfance. Henri Bergson disait qu’il y a des images rémanentes, de sa famille, de son enfance, des images qui donnent une idée de la beauté de l’âme. Autrement, on entre dans l’esclavage de la modernité, comme aujourd’hui, quand la démocratie envahit tous les espaces. Pour Tocqueville, la démocratie n’est pas la dictature de la majorité, qui mène à la disparition de la qualité. Or la beauté passe par la qualité, et elle a besoin d’une certaine hiérarchie. Il faut notamment redécouvrir les choses anciennes. La démocratie n’est qu’un manuel de circulation, pour qu’on ne s’entrechoque pas. Ce sont des règles, mais ce n’est pas la vérité. Regard : C’était mieux avant ? D. P. : Vous savez, entre la première et la seconde guerre mondiale, les liaisons entre la France et la Roumanie étaient des liaisons diplomatiques, politiques, économiques et en même temps sentimentales, culturelles. Prenez l’exemple du général Berthelot qui est tombé amoureux de la Roumanie… Et nous, les Roumains, nous sommes tombés amoureux de la France. Mais après la seconde guerre mondiale, le lien s’est cassé, l’affinité culturelle s’est dissipée. Il faudrait la régénérer, on n’a pas besoin d’un francophonie formelle, on a besoin de relations normales. Sur le plan culturel, la France doit reconquérir le coeur de la Roumanie, mais aussi celui de l’Europe. Votre pays a été totalement écrasé par les Etats-Unis, l’Allemagne aussi. Alors que ce sont ces deux pays qui ont fait le modèle culturel européen ! Je critique fortement le cynisme politique européen, mais porte une affection particulière à la culture européenne.
Regard : Que pensez-vous de l’Union européenne ? D. P. : Je commencerai par vous citer Jean-Jacques Rousseau, qui avait observé quelque chose de très actuel. Il disait qu’il était un citoyen européen, lui qui vivait sous des supra-structures comme l’Eglise catholique ou les empires. C’était déjà une Europe surétatisée, comme aujourd’hui. Il n’y avait et il n’y a toujours pas de véritable esprit européen. Tout est resté politique, économique. Or nous en avons besoin, car l’esprit européen… c’est le plus développé du monde. Nous vivons dans un espace de multinationales qui ont confisqué l’identité. Quand je vais en France, je veux goûter la France, quand je vais en Hongrie, je veux goûter la Hongrie. Le sociologue Pierre Bourdieu a dit très justement qu’il fallait cultiver les différences, c’est une idée typiquement française. Etre individualiste, mais pas égoïste. La différence, c’est l’opportunitè d’avoir un dialogue. Et on n’a pas besoin pour cela de politique de la multiculturalité, on a besoin de relations normales, naturelles. Nous sommes malheureusement entrés dans un engrenage de civilisation forcée qui tue la beauté de l’homme. Regard : Et maintenant, on fait comment ? D. P. : Il faudrait une transformation, revenir à la culture, et à l’essence de l’esprit. Le catholicisme européen est un peu en difficulté. Pour l’orthodoxie, les choses sont différentes. C’est une religion très relaxée, naturelle, le rapport avec Dieu n’est pas forcé. Dans beaucoup d’endroits en Europe, le catholicisme porte toujours le fardeau de l’Inquisition, comme nous nous portons le fardeau du communisme. Ceci dit, je connais des catholiques exceptionnels, des dominicains notamment, qui ont gardé en eux une France éternelle, formidable, d’une grande sensibilité. De façon générale, je pense que cette rupture de l’homme européen avec Dieu est une catastrophe. Regard : La religion orthodoxe est cependant critiquée pour son conservatisme… D. P. : Je sais qu’il existe une rigidité de certains prêtres, une rigidité primitive, absolument imbécile. La religion orthodoxe ici a du mal à se réformer, à réinventer ses rapports avec l’autre. Il y a aussi cette confusion entre la superstition et la religion. Mais encore une fois, il ne faut pas oublier que nous avons été traumatisés par le communisme pendant plus de 40 ans. Regardez notre classe politique, c’est une blague. Il n’y a plus de lois, et on construit n’importe comment… Heureusement, la vie en Roumanie n’est pas totalement en “leasing” comme aux Etats-Unis, il existe encore des îlots de liberté formidables. Et puis nous avons été obligés par l’histoire de toujours improviser, de faire les choses au dernier moment – ce que nous reprochent notamment les Français. Mais c’est une force, cela nous permet aussi de relativiser les choses qui paraissent importantes, de les détendre. En surface, la population roumaine est devenue misérable, décimée d’abord par le communisme puis par la globalisation. Mais au fond, le peuple, non pas la population, mais le peuple roumain, l’âme roumaine reste très tendre, pure. Et la femme roumaine, chaleureuse, maternelle, symbolise très bien cette âme roumaine. Regard : Vous aimez parler d’esprit, de sentiments, mais vous n’employez pas le mot foi. Avez-vous la foi ? D. P. : Quand tu crois en Dieu, tu ne parles pas. C’est comme un homme et une femme amoureux, ils n’arrivent plus à dire un mot. La foi pour moi, c’est pareil, il existe quelque chose qui va au-delà de ma personne. Vous savez… j’ai été fusillé plusieurs fois, dans mon âme, j’ai senti la mort, il faut le vivre pour comprendre. Je me souviens de ce qu’a dit Emmanuel Kant : on peut discuter de la différence d’opinion jusqu’à demain, mais pas de la croyance. Regard : Que pensez-vous de Barack Obama ? D. P. : C’est un homme intelligent, il a les réflexes d’un joueur de basket. Il est plus vivant que la fonction de président, qui a quelque chose de momifié. Il a deux possibilities : faire renaître l’essence du peuple américain, et là il prendra le risque d’être assassiné comme Kennedy, ou être une simple marionnette. Il sera de toute façon imprévisible, car l’intelligence est imprévisible. Et il est très nerveux, je le sais parce que je travaille avec le corps, sa sérénité n’est que de surface. Regard : Et Nicolas Sarkozy ? D. P. : Il est pareil que Louis de Funès, en gendarme. C’est aussi un homme intelligent mais il est comme un jongleur sur patins à glace. Le lac est encore gelé, mais il va se réchauffer et Sarkozy se noiera. Cela me fait penser au sommet de l’Otan qui a eu lieu à Bucarest, quel cirque !... (il se lève et mime)… Angela Merkel, pareille à un administrateur de bloc qui contrôle le gaz, toujours un dossier sous le bras… Basescu, le pirate… Iliescu, en mouvement perpétuel comme un cobra… Et Poutine, le doberman… Regard : Vos projets ? D. P. : Faire un film, dans un an ou deux.
Propos recueillis par Laurent Couderc ____________________________________________________________________________________________________ |
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