regard n°37

Aurel Ciobanu-Dordea 

« L’IMAGE DE NOTRE PAYS A CHANGE MAIS PAS AUTANT QUE NOUS L’AURIONS SOUHAITE »

Secrétaire d’Etat depuis début septembre, Aurel Ciobanu-Dordea dirige depuis fin août le Département des Affaires européennes à Bucarest. Il est aussi l’agent du gouvernement roumain auprès de la Cour européenne de Justice. Très ouvert et chaleureux, ce technocrate brillant a récemment reçu Regard. Entretien.

 

Regard : Quel jugement portez-vous sur la présidence française de l’Union européenne ?

Aurel Ciobanu-Dordea : La présidence française a un agenda très ambitieux de par la variété et la profondeur des thèmes choisis, on sent que la France veut marquer de son empreinte l’action communautaire. Le rythme des activités de cette présidence est très soutenu. Nous sommes en contact direct avec notre représentation à Bruxelles qui est très sollicitée par les questions et les thèmes de réflexion lancés par la présidence française. Cela donne à réfléchir et cela oriente le débat. C’est très intéressant.

Regard : L’une des priorités de la présidence française concerne le secteur énergétique. Quelle est actuellement l’action de l’Union dans ce domaine ?

A.C.-D. : Au début de l’année la Commission européenne a établi tout un paquet législatif qui porte sur les énergies renouvelables et les changements climatiques. Cela aura un impact très significatif sur l’ensemble du marché européen de l’énergie, notamment afin de lutter contre l’émission des gaz à effet de serre. Pour la Roumanie, de par la structure de son marché, l’action de l’Union européenne dans le domaine énergétique est très importante et nous en attendons beaucoup.

Regard : Partagez-vous l’approche de la France sur la réforme de la Politique agricole commune ?

A.C.-D. : Nous sommes sensibles à la réforme de la Politique agricole commune, notre approche rejoint d’ailleurs celle de la France, sans doute plus que l’approche de la présidence française de l’Union européenne. Mais nous le comprenons, un pays présidant l’UE doit en quelque sorte se dédoubler et la France est bien dans son rôle. Quoi qu’il en soit, nous sommes en faveur d’une réforme de la PAC qui, tout en orientant davantage l’agriculture vers les défis du marché mondial, continue de prendre en considération l’importance du secteur agricole au sein de la plupart des pays de l’Union européenne. Il est en ce sens primordial que l’Union cultive la cohésion entre les Etats membres.

Regard : Récemment le président Traian Basescu a critiqué le gouvernement pour son incapacité à absorber les fonds européens…

A.C.-D. : Notre capacité à faire des projections à moyen et long terme reste très certainement à améliorer. Il est désormais indispensable de savoir préparer et présenter des projets tant au niveau public que privé qui seront sélectionnés et bénéficieront des fonds de l’Union européenne. Je pense donc qu’il y a un certain bien-fondé dans l’approche critique de notre capacité à absorber les fonds. Ceci dit, il faut également être conscient qu’au sein de l’Union européenne il y a des procédures souvent lentes et lourdes, mais qui garantissent une dépense adéquate et régulière des fonds. Une fois que les fonds sont débloqués depuis Bruxelles, il est logique de passer par une période de transition, d’étude et d’analyse avant que ces fonds soient effectivement dépensés par l’agriculteur de telle ou telle région d’un pays donné. A noter aussi qu’il est tout à fait normal que la Roumanie ait été un contributeur net au budget de l’Union pendant la première année de l’adhésion, cela s’est passé de la même façon pour les autres pays d’Europe centrale qui ont adhéré en mai 2004.

Regard : Quelle est la position de Bucarest concernant la Russie suite à la crise géorgienne ?

A.C.-D. : Nous sommes dans une région qui est sans nul doute plus sensible aux questions liées à la Russie. Le passé de nos relations avec ce pays se combine avec le présent et l’avenir de ces relations. Au moment de la crise géorgienne je pense que la Roumanie a fait preuve de maturité. Bien que nous ayons toujours fortement appuyé les nouvelles démocraties du Caucase, et que nous fassions désormais partie de l’Otan et de l’Union européenne, nous pensons que la Russie est aujourd’hui un pays largement européen. C’est notamment un partenaire indispensable de l’Union. Un dialogue substantiel avec la Russie permettra aussi de mieux gérer un certain nombre de défis à l’échelle planétaire, comme par exemple les trafics de produits illégaux, d’armes, la lutte contre le terrorisme, l’environnement, etc. Je pense qu’il faut appuyer les efforts de réforme déployés en Russie et qu’une certaine patience est aussi indispensable, tout en gardant un esprit clair ; moderniser n’est pas une mission facile vu l’envergure et la complexité du pays.

Regard : En septembre Bruxelles a organisé un sommet sur les Roms. Quelle serait la meilleure approche vis-à-vis de cette communauté ?

A.C.-D. : La question rom est aujourd’hui perçue comme un problème européen, l’élargissement de l’Union ayant entraîné une recrudescence de la migration des Roms et leur installation dans plusieurs pays. Pour ma part, je pense qu’il s’agit avant tout d’un problème interne de chaque Etat membre avec une population rom importante. Le défi est de les intégrer socialement, lutter contre le taux très élevé d’analphabétisme au sein de cette communauté, le chômage, le manque de logement. Nous devons tous faire des efforts. Et ce n’est pas en essayant uniquement d’ « européaniser » ce problème rom qu’on obtiendra des résultats. Il est indispensable que les Etats membres concernés agissent chacun, de façon résolue, aux niveaux national et local.

Regard : L’image de la Roumanie a-t-elle changé à Bruxelles ?

A.C.-D. : L’image de notre pays a certes changé mais pas autant que nous l’aurions souhaité. Le maintien du mécanisme de coopération et de vérification entre Bruxelles et la Roumanie jusqu’à fin 2009 ne nous permet pas d’être un membre de l’Union européenne à part entière. Normalement, sauf dérapage, la clause de sauvegarde ne sera jamais activée. Mais il est évident que cela continue de porter préjudice à notre image, et donc d’affaiblir notre poids au sein de l’Union.

Propos recueillis par Laurent Couderc

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