Teodor Baconschi

Ambassadeur de Roumanie à Paris

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regard n°36 | 2008

 

« Nous espérons que la France saura préserver l’équilibre interinstitutionnel au niveau européen, valorisant les nouveaux membres de l’Union. »

Union européenne, défense, religion, Teodor Baconschi, ambassadeur de Roumanie à Paris livre dans cet entretien une fine analyse des changements et mutations en cours.

 

 

Regard : Qu’attendez-vous de la présidence française de l’Union européenne pour la Roumanie ? Teodor Baconschi, ambassadeur de Roumanie en France : Il faut tout d’abord souhaiter le succès de cette présidence malgré des conditions difficiles issues du non irlandais au Traité de Lisbonne, et que les priorités très ambitieuses annoncées par la future présidence française de l’Union seront respectées. Concernant la Roumanie, nous avons signé le 4 février dernier à Bucarest un partenariat stratégique avec la France. Il s’agit d’un nouveau dialogue bilatéral, une coopération plus intense sur les grands dossiers européens, la Politique agricole commune, l’élargissement, l’énergie, l’environnement, la politique de voisinage, en somme l’ensemble des grands thèmes du Traité de Lisbonne. Et nous espérons aussi que la France saura préserver l’équilibre interinstitutionnel au niveau européen, valorisant les nouveaux membres de l’Union.

En 2009, la France sera de retour dans la structure de commande de l’Alliance atlantique. Bucarest s’en réjouit certainement mais croyez-vous en une politique européenne de la défense ?
L’ambition de Paris de redevenir un pilier de l’Otan (Organisation du Traité de l’Atlantique nord, ndlr) recoupe effectivement notre point de vue sur l’équilibre euro atlantique. Concernant la politique européenne de la défense, il s’agit de mobiliser les énergies politiques nécessaires, faire un inventaire des moyens, une revue de priorités communes. Une boutade circule sur cette Europe de la défense : les Etats qui ont les moyens de la mettre en place n’en auraient pas la volonté, et ceux qui en ont la volonté n’en auraient pas les moyens. Il s’agit d’un exercice ambitieux, nous espérons qu’il pourra avancer lors de la présidence française.
Par ailleurs, il ne faudrait pas penser une Europe de la Défense pour diviser l’Alliance atlantique. Nous sommes confrontés des deux côtés de l’Atlantique à des menaces d’un type nouveau qui sont grosso modo les mêmes. Il serait complètement irrationnel de doubler les efforts au lieu de les conjuguer. Je crois en l’interopérabilité des forces européennes avec celles de l’Otan, et il ne faut pas oublier que la majeure partie des membres de l’Alliance sont des Etats membres de l’Union européenne.

EXERGUE : Il ne faudrait pas penser une Europe de la Défense pour diviser l’Alliance atlantique

Quelle est votre opinion sur la société roumaine actuelle ?
La société roumaine a achevé sa transition vers une démocratie fonctionnelle et une économie de marché relativement consolidée. D’autres mutations socioculturelles sont en cours, et elles vont se prolonger pour les deux décennies à venir. Une mentalité nouvelle s’articule, peu à peu. Ce qui me chagrine est que l’arrivée d’un début de prospérité réelle pour la population, surtout urbaine, s’accompagne d’un manque d’intérêt total pour la politique et les élections. Il y a un absentéisme inquiétant. Notre démocratie n’a que 19 ans, on l’a restaurée après beaucoup de sacrifices et il faudrait peut-être la protéger d’une manière plus impliquée.
Le droit de tout critiquer est désormais très répandu, la liberté d’expression est réelle et c’est tant mieux. Mais il existe aussi ce désir commun, latent, de trouver des solutions par la conjugaison de tous les talents, de toutes les compétences. Ce n’est que par ce climat de responsabilité civique que l’on pourra vraiment consolider la démocratie roumaine.

Une question au théologien que vous êtes… Quelle place donner à l’Eglise orthodoxe souvent critiquée pour son emprise sur la société ?
Le retour à la religion manifesté après 1989 fut une liberté essentielle pour le nouveau réglage de la société surtout  après le communisme, la répression, l’appauvrissement généralisé : il représenta alors une réaction normale face au programme antérieur de sécularisation radicale et à l’amputation idéologique de toute transcendance. Il s’agit maintenant de trouver le juste milieu. Prenons l’exemple de la Grèce, pays également membre de l’Union européenne et de l’Otan. L’Eglise orthodoxe y joue un rôle public très fort, grâce ou à cause de la tradition byzantine qui a fait que l’Eglise et l’Etat soient légitimement proches. C’est un trait culturel qu’on ne peut pas abolir à coups de campagnes de presse. D’autre part, il y a aussi un souci républicain, laïciste de limiter les éventuelles immixtions de la hiérarchie orthodoxe dans les choix politiques du corps électoral. Enfin, je pense qu’il est toujours utile pour nous, société post-communiste grièvement traumatisée, de profiter de cet héritage spirituel : l’Eglise peut assainir un débat publique parfois intoxiqué de polémiques véhémentes, au mépris de toute déontologie. Dirigée par le nouveau patriarche, l’Eglise orthodoxe peut jouer comme facteur d’équilibre dans la société roumaine.

EXERGUE : Notre démocratie n’a que 19 ans, on l’a restaurée après beaucoup de sacrifices et il faudrait peut-être la protéger d’une manière plus impliquée

Cela fait dix mois que vous êtes en poste à Paris en tant qu’ambassadeur. Vous connaissez bien la France, quelle est votre point de vue sur la société française ?
Tout le monde connaît la date du début de la révolution française, personne ne connaît la date de sa fin. Je crois que la société française continue de s’interroger sur sa vocation, son identité, les voies de la réforme proposée par le nouveau président. Il est toujours douloureux de changer des habitudes, de réformer des institutions aussi lourdes que prestigieuses de par leur tradition et leur encrage historique. Il existe aussi un héritage très présent du 19ème siècle, quand la France rayonnait mondialement. Mais le 19ème siècle fut aussi un siècle de conflits sociaux permanents, de négociations parfois violentes. En tant qu’ami de la France, je souhaite simplement que les réformes annoncées par le président Sarkozy aboutissent. Cela prendra le temps qu’il faut mais c’est nécessaire afin que la France puisse retrouver la place qu’elle mérite en Europe et dans le monde.

EXERGUE : Tout le monde connaît la date du début de la révolution française, personne ne connaît la date de sa fin

Sans perdre pour autant les principaux acquis sociaux durement obtenus par les générations passées…
Certainement, le modèle de sécurité sociale français est envié à juste titre par d’autres Etats membres de l’Union, ce sont des acquis essentiels et il n’y a pas de raison économique ou financière pour sacrifier cet échafaudage. Le président Sarkozy procède d’ailleurs de façon progressive, avec prudence. Le dialogue avec les différents partenaires sociaux est toujours là.

Comment vous projetez-vous ? Pensez-vous à un avenir politique en Roumanie ?
Pas pour l’instant.  En tant que diplomate de carrière, je dois observer la plus stricte neutralité par rapport à la politique intérieure de mon pays.

Diplomate vous êtes, diplomate vous resterez ?
Sait-on jamais... je me méfie des prévisions, vu que l’avenir de chacun d’entre nous demeure heureusement imprévisible. En tant que serviteur de l’Etat, j’ai travaillé avec trois Présidents de la République... C’est ma troisième mission en tant qu’ambassadeur et je pratique ce métier avec toute l’énergie, la compétence et l’imagination dont je dispose. C’est vous dire, dans l’immédiat, à quel point je suis honoré d’exercer la fonction d’ambassadeur de Roumanie en France.

Propos recueillis par Laurent Couderc

 



 

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