regard n°49 |
Andreea Esca:
sa vie, son métier, et d’autres choses…
C’est à la rédaction du magazine TheOne qu’Andreea Esca reçoit. Dans un bel immeuble près du parc Icoanei à Bucarest réunissant plusieurs médias du groupe de presse MediaPro, Andreea sort d’une conférence de rédaction pour le prochain numéro du magazine. Son agenda est chargé, d’autant qu’à 19 heures la caméra l’attend pour présenter le journal de ProTv, comme tous les jours. Elle est toutefois détendue, souriante et disponible. Bref, une pro qui semble parfaitement gérer sa vie de famille avec un métier très prenant, et son statut de star. |
Regard : Depuis quand présentez-vous le journal de ProTv ? Andreea Esca : Je présente ce journal depuis décembre 1995, mais j’avais déjà commencé à présenter un journal à 19 ans et demi, j’étais alors en première année de journalisme. C’était sur une petite chaîne, Soti, indépendante, qui ne faisait pas partie de la télévision publique et louait un espace de transmission à TVR2. Le journal que je présentais, plutôt d’opposition vis-à-vis du président d’alors Ion Iliescu, était diffusé de minuit à deux heures du matin. Regard : Comment êtes-vous entrée à la télé? A.E. : Après un concours, ils ont pris quelques jeunes, nous étions la toute nouvelle génération de journalistes-reporters. A l’époque, l’actualité était très dense, de nouveaux partis politiques émergeaient, il y avait de nombreux meetings. Et à minuit je présentais le journal, sans prompteur (dispositif permettant au présentateur télé de lire son texte tout en fixant la caméra, ndlr). Nous recevions les informations par fax et nous découpions les textes aux ciseaux avant de les modifier stylo à la main… Je suis restée sur cette chaîne pendant un peu plus de deux ans. Puis j’ai pris connaissance de la fondation George Soros qui proposait des bourses pour des jeunes journalistes ayant travaillé dans des sociétés privées. Et j’ai gagné la bourse pour travailler au siège de CNN (principale chaîne d’informations aux Etats-Unis, ndlr) à Atlanta. C’était en 1994, j’y suis restée pendant quelques mois. Mais déjà avant de partir quelqu’un de la future chaîne ProTv m’avait contactée ; c’était au début une télévision spécialisée dans le sport qui s’appelait Canal31. Regard : Vous étiez alors toujours liée à la chaîne Soti ? A. E. : Oui, je savais cependant que cela n’allait pas durer. Quand je suis revenue d’Atlanta, j’ai repris contact avec Canal31. Ils m’ont expliqué qu’ils voulaient créer la plus grande chaîne de télévision de Roumanie et m’ont proposé de présenter le journal. J’ai accepté. On a commencé par des petits reportages et des journaux enregistrés sans présentateur, comme chez Euronews. Jusqu’à ce que le 1er décembre 1995, je présente le premier journal. Regard : C’est à ce moment-là que vous avez prononcé le désormais célèbre « Bonjour Roumanie, bonjour Bucarest »… A. E. : Oui, j’ai continué par ailleurs à faire des reportages pour CNN, jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs, je suis restée leur correspondante en Roumanie. A l’époque j’ai eu beaucoup de chance, présenter un journal à moins de 30 ans est désormais pratiquement impossible. Mais dans ces années-là, les téléspectateurs avaient vraiment besoin de quelque chose de nouveau, de jeune, après des dizaines d’années passées à voir les mêmes têtes liées au régime communiste. Regard : Qu’est-ce qui vous anime toujours au moment de présenter votre journal sur ProTv ? A. E. : J’aime beaucoup ce que je fais, j’ai besoin de cette adrénaline. Et puis je me sens bien quand je présente mon journal. Depuis le début c’est quelque chose que je fais de façon naturelle, je n’ai pas eu d’exemple, personne pour me dire comment il fallait présenter un journal. On m’a simplement demandé de lire un papier en regardant la caméra, à l’époque il n’y avait pas de prompteur. Et ça leur a plu, c’est tout. Bien évidemment il y a des jours où c’est plus compliqué, quand quelque chose se passe pendant que je présente le journal, ou que j’invite quelqu’un d’important. Mais avec l’habitude cela se gère très bien. Regard : Que répondez-vous à ceux qui trouvent que votre journal et les médias roumains en général sont trop voyeuristes, toujours portés vers le scandale ? A.E. : Je pense qu’en Roumanie ou ailleurs la pluralité des médias est la chose la plus importante. En France beaucoup de gens achètent Voici et Gala, où est le problème ? Ils sont libres de choisir ce qu’ils veulent lire ou voir. Selon moi, il y a beaucoup d’hypocrisie, et une grande différence entre ce que les gens disent et ce qu’ils font. Il n’y a d’ailleurs qu’à regarder notre taux d’audience. Ceci étant je trouve tout à fait normal que les chaînes publiques, qui n’ont pas la pression de l’audience, proposent des émissions plus éducatives. Je tiens aussi à dire que grâce à sa force médiatique ProTv a lancé de nombreuses campagnes qui ont eu un impact très positif sur la société, chose que l’on oublie parfois. Je pense notamment à nos campagnes sur la lutte contre le cancer, la déforestation, ou celle sur le problème des enfants roumains dont les parents travaillent à l’étranger. Regard : Vous dirigez également un magazine, TheOne, comment est-il né ? A. E. : Nous l’avons racheté il y a six ans, il existait déjà sur le marché. C’est mon patron qui m’a poussée à le reprendre en main. Comme par hasard, j’avais fait la couverture du premier numéro, puis collaboré à de nombreuses reprises. J’en suis aujourd’hui la directrice de publication. Au début, ce ne fut pas simple car je suis une journaliste télé et non pas presse écrite. Mais mon patron m’a donné confiance, j’ai appris sur le tas avec mes collègues. Tant au niveau technique que rédactionnel, c’était pour moi tout nouveau. Quoi qu’il en soit, ça s’est bien passé, et cela se passe toujours bien, nous sommes très bien placés par rapport à nos concurrents. Et puis je trouve que ce magazine est très complémentaire par rapport à ce que je fais à la télé ; TheOne, c’est le rêve, le côté glamour… Regard : Qu’est-ce qui vous désespère et vous réjouit le plus en Roumanie ? A. E. : Ce qui me désespère… le système sanitaire, là je trouve qu’il y a vraiment un problème, c’est de pire en pire et je ne comprends pas. Le système éducatif aussi, mais quelque part c’est moins grave, ce n’est pas une question de vie ou de mort. Et ce qui m’anime, c’est la nouvelle génération. Il y a beaucoup de jeunes très intéressants, talentueux, créatifs, je le vois tous les jours à la rédaction. Regard : Vous êtes mariée à un Français, comment avez-vous vécu les tensions récentes entre la France et la Roumanie ? A. E. : Je suis d’abord journaliste, je ne peux pas être avec l’un ou l’autre, j’essaie de comprendre les différents points de vue, que ce soit sur les Roms ou quand la France s’oppose à l’entrée de la Roumanie au sein de l’espace Schengen. Tout ce que je peux vous dire c’est que je ressens pas mal d’hypocrisie, notamment au sujet des Roms, de part et d’autre. Regard : Beaucoup d’étrangers résidant en Roumanie, qui auront auparavant vécu dans d’autres villes très agréables, semblent envoûtés par le pays et ne peuvent plus le quitter. Comment l’expliquez-vous ? A. E. : Je pense qu’ils trouvent ici ce qu’ils n’ont pas à la maison. Ils tombent amoureux, et il y a en Roumanie la possibilité de développer des choses qui existent déjà à l’Ouest ou sont beaucoup plus difficiles à réaliser en France, par exemple. Et puis la reconnaissance dans le travail, chose très importante pour un homme, est sans doute plus facile à obtenir ici. Par ailleurs, nous sommes sympathiques, non ?! (rires…) Je trouve que nous acceptons assez facilement les étrangers. Regard : On dit souvent que le couple franco-roumain fonctionne plutôt bien… A. E. : Je ne sais pas, en tout cas chez moi ça fonctionne ! (rires…) Peut-être que les Roumaines sont moins féministes, qu’elles ont davantage été éduquées dans l’idée de faire plaisir à leur mari, de le respecter. Tout en étant très « femme »…
Propos recueillis par Laurent Couderc. Photos : DR
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