regard n°38

Alison Mutler

« J’espère que la société civile trouvera ses leaders, leur fera confiance pour changer un mode de vie devenu trop individualiste »

Alison Mutler est responsable du bureau de l’agence de presse américaine Associated Press à Bucarest et présidente de l’Association de la presse étrangère en Roumanie. 1989, les médias roumains, les droits de l’homme, cette grande journaliste francophone nous parle de « sa » Roumanie avec humour, optimisme et tendresse.

 

 

Regard : Comment êtes-vous arrivée en Roumanie ?

Alison Mutler : La première fois j’étais étudiante, c’était en 1984. J’avais 18 ans. J’étudiais la langue, la littérature et l’histoire roumaine à l’université de Londres, ainsi que le Français. Je suis venue avec mon petit ami de l’époque, pendant quelques jours. Après j’y suis retournée deux autres fois, juste avant la révolution. Bucarest ne m’avait alors pas du tout plu, par rapport à Timisoara ou Sighisoara. L’atmosphère y était très tendue. De retour à Londres, j’ai tenu une boutique de dessous féminins. Puis, en décembre 1989, un producteur anglais de télévision m’a téléphoné. Comme je parlais roumain, il m’a proposé de partir avec son équipe en Roumanie pour être leur interprète. Je n’ai pas hésité une seconde, et j’ai laissé une petite note sur la porte de ma boutique : « Partie en révolution… » J’avais 24 ans et c’était le 21 décembre, juste avant la chute de Ceausescu. Nous n’avons pas pu atterrir à Bucarest, c’était trop dangereux, ça tirait de partout. On a atterri à Budapest, puis on a loué un autobus. Les cinq premiers jours nous étions basés à Arad et à Timisoara, des équipes de reporters faisaient le va-et-vient pour filmer ce qui se passait dans la capitale. Le 26 décembre, au lendemain de l’exécution du couple Ceausescu, nous étions à l’hôtel Intercontinental de Timisoara. C’était la fête, tout le monde a sorti le champagne. Puis nous sommes rentrés, le 31 décembre.

Regard : Une fois à Londres, qu’avez-vous fait ?

Alison Mutler : Cette expérience m’avait beaucoup marquée. J’ai alors décidé de monter différents projets pour retourner en Roumanie, j’ai notamment travaillé avec la télévision australienne pour couvrir la première minériade à Bucarest. Je résidais à l’hôtel Intercontinental, avec tous les autres journalistes étrangers. En juin 1991 j’ai commencé à écrire mes premiers articles en « free-lance » pour le quotidien anglais The Independent. C’est à ce moment-là que j’ai su que je voulais gagner ma vie en tant que journaliste et je me suis donné trois mois. J’ai travaillé pour plusieurs agences et journaux assez demandeurs d’articles car à cette époque le pays était loin d’être stable, et je parlais roumain. Puis, en octobre 1993, j’ai été embauchée par Associated Press (agence de presse officielle des Etats-Unis, ndlr) pour gérer le bureau de Bucarest. Au début, ce ne fut pas facile, j’étais très stressée, être la chef de journalistes à 28 ans...

Regard : Depuis 2006 vous êtes également présidente de l’Association de la presse étrangère en Roumanie. Quel est son rôle ?

Alison Mutler : Dans les années 1990 nous avions déjà mis en place une petite organisation entre correspondants, mais c’était très informel, juste pour nous entraider. Puis nous nous sommes rendu compte qu’il fallait vraiment pouvoir s’exprimer d’une seule voix. D’autant que la presse étrangère est souvent citée dans les médias roumains. Par ailleurs, au début des années 2000, notamment en 2004, la liberté de la presse en Roumanie était un problème qui inquiétait autant les Etats-Unis que Bruxelles. Des journalistes étaient battus, la publicité d’Etat devenait omniprésente dans les journaux. L’atmosphère était très tendue. Une association de la presse étrangère allait aussi nous permettre d’être plus solidaires avec nos confrères roumains et d’imposer des standards professionnels. Enfin nos ambassades respectives voulaient savoir ce qu’il se passait dans le pays, ils avaient besoin d’informations plus objectives. C’est pour tout cela que nous avons créé cette association.

Regard : Que pensez-vous de la presse roumaine actuelle ?

Alison Mutler : Il n’y a plus un seul parti dominant, les médias sont moins politisés qu’avant. Ce sont désormais des groupes d’intérêts divers qui mènent la danse. Mais je pense qu’on peut trouver l’information, avoir un tableau assez objectif en s’aidant de plusieurs sources. C’est plus varié qu’avant, la qualité du correspondant de telle ou telle agence joue aussi beaucoup. Quoi qu’il en soit, il y a ces pressions financières qui, comme dans d’autres pays, rendent difficile l’indépendance des journalistes.

Regard : Les droits de l’homme aujourd’hui en Roumanie ?

Alison Mutler : Le pays a fait beaucoup de progrès, il est notamment plus cosmopolite. Avant, lors de mes premières visites, on me posait beaucoup de questions, les gens se demandaient ce qu’une étrangère faisait ici, si c’était une espionne... Le contexte a bien changé. Il n’y a qu’à voir le comportement vis-à-vis des homosexuels. Jusqu’en 2001, la loi roumaine interdisait l’homosexualité ! Maintenant, même s’ils ne sont pas aussi bien acceptés qu’à l’Ouest, notamment à cause de la religion orthodoxe, les homosexuels roumains peuvent chaque année défiler dans les rues lors de la « gay pride ». Les rapports avec la communauté rom ont également évolué. Exemple, à la télé, trois des télénovelas les plus regardées du pays relatent le quotidien de familles roms et c’est un grand succès ! Je pense que cela montre une certaine intégration des Roms au sein de la société, même si des progrès restent à faire.

Regard : Et sur les droits de la femme ? La société roumaine est souvent décriée pour son côté machiste…

Alison Mutler : Je crois que c’est plutôt une société patriarcale. Il y a beaucoup de respect vis-à-vis des hommes mûrs, qui ont atteint la cinquantaine. Maintenant, pour revenir à la condition féminine, si on ne ressent pas de violence dans la rue, la violence domestique est un vrai problème.

Regard : Et vous, comment vous sentez-vous en tant que femme étrangère ?

Alison Mutler : Je me sens bien parce que je parle roumain, mais je reconnais que ce serait plus facile si j’étais un homme, pour me sentir très bien. C’est un paradis ici pour les hommes, non ?... (rires).

Regard : Justement, que pensez-vous des femmes roumaines ?

Alison Mutler : Je m’entends très bien avec elles. Si je dois faire une généralisation, je dirai qu’elles sont intelligentes, profondes, gentilles et communicatives. J’ai beaucoup d’amies roumaines.

Regard : Avez-vous la nostalgie de la Roumanie des années 1990 ?

Alison Mutler : Oui, parfois. J’avais l’impression de poursuivre ma vie d’étudiante, on restait tard le soir à discuter autour d’un verre. Au bureau, il n’y avait pas Internet, on envoyait les dépêches par telex. C’était un autre monde qui avait son charme, mais la population était plus pauvre. Les choses ont commencé à changer après 2000. Et quelque part je pense que l’économie de marché, la façon dont elle est vécue ici, a porté un coup à la joie de vivre. Maintenant les gens sont moins pauvres mais ils n’ont plus le temps et sont devenus très individualistes. D’un autre côté, on sent qu’une société civile plus responsable émerge, notamment grâce aux jeunes. Récemment des associations se sont regroupées afin de pointer du doigt les candidats aux élections parlementaires ayant des démêlés avec la justice.

Regard : Vous avez déjà publié un livre qui reprend les meilleures dépêches d’Associated Press sur plusieurs années intitulé Plecata la Revolutie (Partie en révolution), aux éditions Compania. Un autre projet ?

Alison Mutler : Je ne sais pas, mais oui, je ressens le besoin d’écrire. Je collabore à un journal de Cluj, Foaia Transilvana, je fais des reportages que je ne peux pas faire pour AP (Associated Press, ndlr), j’écris sur des tranches de vie, en roumain, une langue émotionnelle contrairement à l’anglais qui est plus pragmatique, précis, concis. On a une autre âme suivant la langue dans laquelle on s’exprime.

Regard : Votre aventure roumaine va continuer ?

Alison Mutler : Oui, parce que j’aime mon entourage, je suis très contente de mes collègues journalistes, roumains et étrangers. Par ailleurs, ce pays reste captivant, il continue de me surprendre. Et j’espère que la société civile trouvera ses leaders, leur fera confiance pour changer un mode de vie devenu trop individualiste et matérialiste. Certains qui aujourd’hui reviennent au pays après plusieurs années passées à l’Ouest pourraient donner une nouvelle dynamique à la scène politique roumaine.

 

Propos recueillis par Laurent Couderc

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